De Republica Emendanda (Andrezj Frycz Modrzewski)

Exceptionnellement, nous franchissions la frontière de la Tchéquie pour découvrir un grand humaniste purement polonais dont la ville de Gdansk s'enorgueillit encore.

Pour un latiniste, le voyage à Cracovie est tout à la fois stimulant, tant les cloîtres et les églises regorgent de stèles ou d’inscriptions, et décevant car les librairies sont quasi vides de livres en latin. Il m’a fallu beaucoup de patience et de recherches pour dénicher un manuel de textes dans une bouquinerie non loin de l’Université Jagellone : Ignacy Lewandowski et Jan Wikarjak, Litterae latinae sermones, Państwowe Wydawnictwo Naukowe, Warszawa 1981. Après les écrits de Cicéron, César, Tite Live, Sénèque, les auteurs eurent l’heureuse initiative de présenter un extrait de l’oeuvre historique de Jan Długosz et un extrait du De Republica emendanda de Andrzej Frycz Modrzewski.

Publié d'abord partiellement à Cracovie en 1551, puis dans sa version intégrale et définitive à Bâle en 1554, le De Republica emendanda est le chef-d’œuvre de la pensée politique polonaise de la Renaissance. Andrzej Frycz Modrzewski (Andreas Fricius Modrevius) a profondément influencé des juristes occidentaux majeurs comme Jean Bodin ou Hugo Grotius, et il passe toujours pour être le père de la démocratie polonaise.

L'œuvre date du règne de Zygmunt II August (Sigismond II Auguste), à l’époque de la glorieuse union Pologne-Lituanie dite "République des Deux Nations", selon une expression impropre, puisque la Pologne était un royaume et la Lituanie un grand duché. Secrétaire du roi, Modrzewski rédige ce traité comme un programme global de modernisation pour prémunir l’État contre les dérives oligarchiques et les tensions religieuses nées de la Réforme.

Le traité est structuré en cinq livres (Libri quinque), embrassant l'intégralité des piliers d'une société juste et stable : 

  • Livre I : De Moribus (Des Mœurs) : L'auteur y soutient, dans la pure tradition aristotélicienne, que la politique est indissociable de la morale. L'État ne put être fort que si les citoyens et les dirigeants pratiquent la vertu et le sens du bien commun.

  • Livre II : De Legibus (Des Lois) : C'est le cœur juridique et révolutionnaire de l'ouvrage. Modrzewski y formule une critique féroce de l'inégalité juridique.

  • Livre III : De Bello (De la Guerre) : Précurseur du droit international et de la notion de "guerre juste", il condamne fermement les guerres d'agression et n'admet la guerre que comme ultime recours défensif.

  • Livre IV : De Ecclesia (De l'Église) : L'auteur prône une pacification religieuse. Face à la Réforme protestante, il propose une Église nationale polonaise tolérante, indépendante de l'autorité temporelle de la papauté romaine.

  • Livre V : De Schola (De l'École) : L'éducation est pensée comme un service public. Modrzewski plaide pour un financement de l'éducation par l'État pour garantir la formation de citoyens éclairés. 



Plusieurs des thèses de l’auteur sont audacieuses pour le XVIème siècle et anticipent le Siècle des Lumières, notamment l’exigence d’une loi unique qui s’appliquerait à tous, sans distinction de l’origine sociale. Par ailleurs, contrairement à la noblesse polonaise qui cherchait à affaiblir la Couronne, Modrzewski défend un pouvoir royal central fort, capable de faire respecter la justice et de protéger les plus faibles.

Vivement critiqué par la noblesse et le clergé, l’ouvrage fut censuré mais circula discrètement et devint rapidement une référence de la pensée politique chrétienne

   

Sur ce tableau de Jan Matejko (1838-1893), Modrzewski est à droite et tient la main d'un paysan.

Les extraits suivants sont donc tirés de l'édition publiée à Varsovie en 1981. 

(Lib. I, De moribus)

Modrzewski a placé en tête de son œuvre De la réforme de l'Etat (Andreae Fricii Modrevii ad regem, senatum, pontifices, presbyteros, equites, populumque Poloniae ac reliquae Sarmatiae commentariorum de Emendanda Republica, Liber I qui est de moribus) le livre Des mœurs, estimant que toute réforme devait commencer par la correction des mœurs corrompues. Il attachait une grande importance à cette question, comme en témoigne l'ampleur même de ce livre.

PRAEFATIO

Qui res ab aliis tractatas scribere ipsi aggrediuntur, duplici nomine sua scripta commendare student : vel certius aliquid a se allatum iri pollicendo, vel quae rudius ab aliis explicata sint, ea verborum et sententiarum luminibus illustrando. Ego vero, etsi nec inventis eorum, qui de Republica scripsere, certius quicquam a me afferri posse sperarem, nec orationis copiosae et elegantis ornatu abundarem, tamen hoc argumentum ideo tractandum suscepi, ut hominibus nostris quasi in una tabula proponerem, quae mihi in nostra Republica emendanda viderentur. Non quod ab aliis id melius et locupletius praestari posse dubitarem, sed ut ipse pro mea parte Reipublicae servirem. Est enim hoc, ut mihi videtur, hominis literarum studiosi, cogitationes suas de iis rebus, quae vel prosint vel obsint Reipublicae, cum aliis communicare eosque vel ad probandum ea, quae dixisset, vel ad improbandum excitare. Sic enim sperem futurum, ut ii, penes quos est potestas, multorum vocibus et quasi suffragiorum conspiratione ad ea, quae recta sint, praecipienda, ea autem, quae perversa, vetanda, facile impellatur. Iam cum nihil unquam tam perfectum ab ullo artifice prodierit, quin a posterioribus vel additum sit aliquid in opere illius, vel mutatum, vel diligentius elimatium, ne id quidem deterrere nos, aut quenquam debet, ut ocio torpescentes non debeamus ad ea manum admovere, in quibus alios videmus multum ante nos laborasse. Neque vero sum nescius non omnibus me hac tractatione nostra satisfacturum esse, qui in multis ne mihi quidem ipse satisfaciam; veruntamen dabimus fortasse aliis aliquid certius perquirendi occasionem. Et tamen conquirere me omnia studuisse, quaedam etiam fortasse invenisse, intelligent, qui librum hunc nostrum legerint. Quod si nihil novi a nobis allatum esset, tamen rectam vel sequi, vel inquirere sententiam iucundum est homini bene cupienti Reipublicae. Neque me offendet, si cui non omnia probabuntur, quae scripsi. C. Lucilium1, hominem Romanum, dicere solitum accepimus2 , ea quae scripsisset, neque ab indoctissimis, neque a doctissimis legi velle, quod alteri nihil intelligerent, alteri plus quam ipse, qui scripsisset. At mihi nihil optabilius nihilque iucundius esset, quam si cogitata haec nostra a doctissimis quibusque legerentur, ut si minus probarent, quae scripsissemus, haberent ansam vel reprehendi nostra, vel ea inveniendi, quae nos late­re. Multas enim in Republica nostra esse et consuetudines et leges, quae emendationis indigeant, permulti sciunt. Nos vero non eam tantum partem, quae ad leges pertineat, sed totam Rempublicam complecti voluimus, quidque de omnibus partibus sentiremus ; ostendimus. Et ego quidem in tenui fortuna natus ³  agnosco nec opis aliquid in me, nec praesidii in authoritate mea esse Reipublicae ; veruntamen facere non possum, quin illi pro virili et appellando omnes ordines, et hortando scriptis meis operam praebeam.

Préface

Ceux qui entreprennent eux-mêmes d’écrire sur des sujets déjà traités par d’autres cherchent à donner du crédit à leurs propres écrits pour une double raison : soit en promettant qu’ils vont apporter quelque chose de plus assuré, soit en éclairant, par les ornements du style et de la pensée, ce qui a été exposé de manière plus rudimentaire par les autres. Pour ma part, bien que je n’espérasse pouvoir apporter quelque chose de plus certain que les découvertes de ceux qui ont écrit sur l'Etat, et que je ne disposasse pas non plus des ressources d’une éloquence abondante et élégante, j’ai néanmoins entrepris de traiter ce sujet afin de présenter, pour ainsi dire sur un même tableau, à nos concitoyens ce qui, selon moi, devrait être amélioré dans notre Etat. Ce n’est pas que je doute que d’autres puissent accomplir cette tâche mieux et plus complètement, mais c’est afin de servir moi-même l'Etat. Car c’est là, me semble-t-il, le propre d’un homme qui s’intéresse aux lettres : communiquer aux autres ses réflexions sur les questions qui peuvent être utiles ou nuisibles à l'Etat, et les pousser soit à approuver ce qu’il a dit, soit à le désapprouver. Ainsi, j’espère qu’il arrivera que ceux qui détiennent le pouvoir soient facilement conduits, par les voix de beaucoup et, pour ainsi dire, par l’accord de leurs suffrages, à prescrire ce qui est juste et à interdire ce qui est mauvais. Or, puisque jamais rien d’aussi parfait n’est sorti des mains d’un artisan qu’un successeur n’ait pu y ajouter quelque chose, ou modifier quelque chose, ou encore polir avec davantage de soin, cela non plus ne doit nous détourner, ni détourner qui que ce soit, de mettre la main à des ouvrages dans lesquels nous voyons que d’autres ont travaillé beaucoup avant nous, sous prétexte que nous resterions engourdis dans l’oisiveté. Je ne suis d’ailleurs pas sans savoir que mon présent travail ne donnera pas satisfaction à tout le monde, puisque, sur bien des points, je ne me satisfais même pas moi-même. Cependant, nous donnerons peut-être à d’autres l’occasion de rechercher quelque chose de plus certain. Et pourtant, ceux qui liront ce livre comprendront que je me suis efforcé de rassembler toutes les informations et que j’en ai peut-être même découvert certaines. Et même si nous n’avions rien apporté de nouveau, il est néanmoins agréable, pour un homme qui souhaite le bien de l'Etat, de suivre ou de rechercher une opinion juste. Je ne serai pas non plus offensé si tout ce que j’ai écrit ne reçoit pas l’approbation de certains. Nous avons appris que Caius Lucilius, un Romain, avait coutume de dire qu’il ne voulait pas que ce qu’il avait écrit soit lu ni par les plus ignorants, ni par les plus savants : les premiers n’y comprendraient rien, tandis que les seconds en comprendraient davantage que lui-même, qui les avait écrits. Pour ma part, rien ne me serait plus souhaitable ni plus agréable que de voir ces réflexions que j’ai conçues être lues par les hommes les plus instruits, afin que, s’ils approuvaient moins ce que j’ai écrit, ils trouvent au moins un motif soit pour critiquer mes idées, soit pour découvrir ce qui m’a échappé. Car beaucoup de gens savent qu’il existe dans notre Etat de nombreuses coutumes et de nombreuses lois qui ont besoin d’être corrigées. Mais nous, nous avons voulu embrasser non seulement la partie qui concerne les lois, mais l'Etat tout entier, et montrer ce que nous pensions de chacune de ses parties.

Pour ma part, je reconnais être né dans une condition modeste et ne disposer en moi-même ni de ressources particulières ni d’une autorité suffisante pour être un soutien à l'Etat. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de lui apporter, dans la mesure de mes forces, mon concours, en m’adressant à tous les ordres de la société et en les exhortant par mes écrits. 

(La suite est à venir sur une page dédiée).