Jan Amos Komenský, en latin Comenius, est essentiellement connu pour son activité de pédagogue. Mais dans son importante production écrite, plusieurs ouvrages historiques sont consacrés aux bouleversements religieux dont l’Europe Centrale fut victime au XVIIe siècle et au cours de la Guerre de Trente ans.
Historia Lasitii (une édition et adaptation réalisée par Komenský d’un texte historique écrit par le noble polonais Jan Łasicki (Lasitius) sur l’Unité des Frères moraves) ;
Historia persecutionum ecclesiae Slavonicae (1647) ;
Historia de origine et rebus gestis fratrum Bohemicorum ;
Continuatio admonitionis fraternae (consacré aux souffrances des populations et aux divisions religieuses durant la Guerre de Trente ans ) ;
Le Labyrinthe du monde et le paradis du cœur, en 1623, peut lui-même être rangé dans cette catégorie.
Lesnae excidium, anno 1656 in Aprili factum, fide historica narratum
(« La destruction de Leszno survenue en avril 1656, racontée avec fidélité historique »)Ecclesiae Slavonicae brevis historiola, 1660.
Le Lesnae excidium (« La destruction de Leszno ») est écrit par Jan Amos Comenius immédiatement après l’incendie et le sac de la ville polonaise de Leszno en avril 1656. C’est un texte de circonstances, puisque Comenius le rédige dans les mois qui suivent les événements, sous le coup d’une puissante émotion personnelle : Comenius perdit en effet à Leszno sa maison, ses livres, plusieurs manuscrits, et dut partir en exil pour Amsterdam.
La ville de Leszno (Lissa en allemand), située dans la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie), était devenue au XVIIe siècle un centre intellectuel protestant, mais aussi un refuge pour les exilés religieux, notamment les Frères bohèmes (ou encore Hussites). En effet, après la défaite des protestants tchèques à la Bataille de la Montagne Blanche, les Habsbourg d’Autriche avaient imposé une recatholicisation brutale de la Bohême et de la Moravie. Comenius avait déjà dû fuir une première fois de Moravie et trouver refuge à Leszno vers 1628. Leszno, un des principaux centres intellectuels du protestantisme tchèque, un centre d’édition et d’échange intellectuel, permit alors à Comenius, pendant presque trente années, de produire l’essentiel de son œuvre.
La destruction de Leszno ne se produisit pas pendant la Guerre de Trente ans (1618-1648) mais huit ans plus tard, au cours du « Déluge suédois », ainsi que l’on nomme la guerre menée par la Suède de 1655 à 1666 contre la République des deux nations (Pologne et Lithuanie, unie en fédération de 1569 à 1795). En 1655, le roi de Suède Charles X Gustav envahit la Pologne-Lituanie, provoquant le ralliement aux Suédois de villes majoritairement protestantes, parmi elles Leszno, qu’en 1656œ une armée polonaise attaqua et détruisit.
Lesnae excidium fide historica narratum
Lesna, Poloniae Majoris urbs, ab annis fere triginta vicinis terris, imo remotis etiam regnis, fama notescere coepit, nunc subito funditus eversa praeter famam nihil sui habet reliquum. Quae res ut a fundamento detegi possit, originem et incrementa oppidi hujus repetamus paucis.
Cum ante annos 700 Poloniae dux Mieczislaus Dambrovkam, Boleslai Bohemiae ducis filiam, duceret uxorem cumque illa Christianam una susciperet fidem, factum est, ut inter additos illi ex nobilitate Bohema comites esset Petrus de Bernstein, quem ob egregias virtutum dotes in Polonia detinere volens Mieczislaus donavit opulentis praediis, quorum caput erat villa Leszczyna (i. e. coryletum) dicta ad ipsissima inferioris Silesiae confinia, duodecim a Vratislavia, quinque a Glogovia, decem a Posnania leucis sita. Ab hac ergo residentia sua Petrus de Bernstein denominationis accipiens more gentis initium cum tota posteritate Leszczynii dicti sunt : ad omnes postea in regno dignitates adeo admissi, ut ex hac familia capitanei, castellani, palatini, mareschalli, cancellarii, episcopi et archiepiscopi nunquam defuerint hunc usque in diem. Sed et ad Romanum imperatorem legationes obeundo ob egregie res gestas comitum imperii titulo ornati fuerunt, quo et hactenus gaudent. Leszczyna vero locus ipse paulatim nomen mutare et per crasin Lessna, Germanis autem vicinis Lissa dici coepit : cui ante aliquot supra centum annos oppidi dignitas et titulus concessa fuere a Sigismundo Augusto rege invitante vicina e Silesia opifices, et sic introductus Germanicae linguae usus. Quantum ad religionem, reformata fuit circa idem tempus per illustrissimum Andream comitem in Leszna, palatinum Brzestensum, secundum ritus confessionis Bohemicae, quem et retinuit hucusque, ecclesiarum ejusdem confessionis per Majorem Poloniam quasi metropolis facta. Cum autem post annum 1620 adversus Evangelicos in Bohemia excitata acerrima persecutio insequuta mox ministrorum et nobilitatis proscriptio refugium in Polonia quaerere coegisset, recepit hos suam sub protectionem piissimus heros dominus Raphael de Lessno, palatinus Belsensis, in asylum illis Lessnam, Vlodavam Baranoviamque assignans.
Le récit historiquement fidèle de la destruction de Leszno
Leszno, ville de Grande-Pologne, avait commencé depuis environ trente ans à se faire connaître par sa renommée dans les contrées voisines, et même dans des royaumes éloignés ; maintenant, soudainement détruite de fond en comble, il ne lui reste plus rien d’elle-même sinon sa réputation. Afin que cette affaire puisse être éclaircie depuis son origine, rappelons brièvement les débuts et le développement de cette ville.
Il y a environ sept cents ans, lorsque le duc de Pologne Mieczislas épousa Dąbrówka, fille de Boleslas, duc de Bohême, et qu’avec elle il embrassa la foi chrétienne, il arriva que parmi les nobles bohêmes qui l’accompagnaient se trouvât Pierre de Bernstein. Désireux de le retenir en Pologne à cause de ses remarquables qualités morales, Mieczislas lui donna de riches domaines, dont le principal était le village appelé Leszczyna (c’est-à-dire « coudraie »), situé aux confins mêmes de la Basse-Silésie, à douze lieues de Wrocław, cinq de Głogów et dix de Poznań.
C’est donc de cette résidence que Pierre de Bernstein, prenant selon l’usage de son peuple un nom dérivé du lieu, fut appelé Leszczyński, ainsi que toute sa descendance. Plus tard, les membres de cette famille furent admis à toutes les dignités du royaume à un tel point que jamais jusqu’à ce jour il n’a manqué parmi eux de capitaines, châtelains, palatins, maréchaux, chanceliers, évêques et archevêques. En outre, pour avoir accompli avec éclat des missions auprès de l’empereur romain germanique, ils furent honorés du titre de comtes d’Empire, titre dont ils jouissent encore aujourd’hui.
Quant au lieu même de Leszczyna, il commença peu à peu à changer de nom et, par contraction, à être appelé Lessna, tandis que les Allemands voisins le nommaient Lissa. Il y a un peu plus de cent ans, le roi Sigismond Auguste lui accorda le rang et le titre de ville, en invitant des artisans venus de la Silésie voisine ; ainsi fut introduit l’usage de la langue allemande.
Pour ce qui concerne la religion, la ville fut réformée à peu près à la même époque par le très illustre comte André de Leszno, palatin de Brześć, selon les rites de la confession bohémienne ; elle les conserva jusqu’à ce jour, devenant en quelque sorte la métropole des églises de cette confession dans toute la Grande-Pologne.
Or, après l’année 1620, lorsqu’une très violente persécution fut déclenchée contre les évangéliques en Bohême et qu’elle fut bientôt suivie de la proscription des ministres du culte et de la noblesse, ceux-ci furent contraints de chercher refuge en Pologne. Le très pieux héros Raphaël de Leszno, palatin de Bełz, les prit alors sous sa protection et leur assigna comme asiles Leszno, Włodawa et Baranów.
(Continuabitur mox)
