Bohuslav Hasišteinský z Lobkovic est aujourd'hui considéré comme le plus grand poète en langue latine de la Bohème renaissante (cf H. Jechova-Voisine et J. Voisine, Poésie latine en Bohème, Cultures d'Europe centrale, numéro hors-série, Paris, 2002, p. 13). Mais sa renommée était déjà considérable au XVIème siècle, comme en témoigne ce poème d'hommage composé par Kašpar Cropacius (1539-1580).
In carmina Bohuslavi Baronis Hassentaini
Sacra Bohuslai lecturus carmina vatis,
quisquis es, ingenii dona beata vide.
Et generis splendore fuit virtuque clarus,
ut Latio, Graio sic simul ore potens.
Externos late populos conspexit et urbes :
omnia si spectes, instar Ulysses erat.
Non illum vesanus amor corrupit honorque,
cultor sincerae simplicitatis erat.
Unicus in patriam Musas adduxit et artes
certans ingeniis, Itala terra, tuis.
Utque hoc florebant, sic interiere liquores,
Bellerophonteus quos pede fodit equus.
Vivi florebant, sed et interiere sepulto,
qua rapidus vitreas porrigit Albis aquas.
Dii faxint, tales hac tempestate barones
ut gerat in cupido terra Bohema sinu.
Toi qui que tu sois, prêt à lire les chants sacrés du poète Bohuslav,
vois les dons bienheureux de son génie.
Il fut illustre par l’éclat de sa naissance et par sa vertu,
puissant à la fois dans la langue du Latium et dans celle des Grecs.
Il contempla au loin des peuples et des cités étrangères :
si l'on y regarde bien, il était un nouvel Ulysse.
Ni l’amour dément ni les honneurs ne le corrompirent ;
il fut le serviteur d’une simplicité sincère.
Seul, il introduisit dans sa patrie les Muses et les arts,
rivalisant, terre d’Italie, avec tes propres talents.
Et ces arts fleurissaient, alors que les sources s’éteignirent,
celles qu’avait fait jaillir le sabot du cheval de Bellérophon.
De son vivant, elles fleurissaient ; après sa mort, elles s’éteignirent aussi,
là où l’Elbe rapide étend ses eaux transparentes.
Que les dieux veuillent qu’en notre temps naissent de tels seigneurs,
que la terre de Bohême porte en son sein avec amour.
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(Les poèmes suivants sont extraits de : Bohuslav Hasišteinský z Lobkovic, Carmina selecta, Aula, Praha 1996.)
Ad Balbum
Cultorem
nemorum, cultorem dicis agrorum :
cultor
sum nemorum, Balbe, sed haud scelerum.
Nec
mirum est odisse nemorum, cui, quicquid amici
donarunt
homines, abstulerant nemora.
Tu m’appelles cultivateur des bois, cultivateur des champs :
je suis cultivateur des bois, Balbus, mais non des crimes.
Et il n’est pas étonnant que tu haïsses les bois, toi à qui,
tout ce que t’avaient donné tes amis, les bois l’ont pris.
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De
virgilio
Quem
sobole e gemina fructum quaesivit Homerus,
hunc
habet ex una Virgilius sobole.
Ce fruit qu’Homère
chercha dans une double descendance,
Virgile le possède en une
seule postérité.
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Ad
quattuordecim auxiliatores
Angelicis
veneranda cohors sociata catervis,
quae
bis septeno nomine templa tenes,
accipe
pauca, precor, iucundo carmina vultu,
quae
tibi militiae pars dicat una tuae.
Confer
opem misero, pelago quia iactor et undis
nostraque
nescio quis carbasa ventus agit.
Tu
potes et tumidi fluctus mulcere profundi,
frangere
Boreae murmura rauca trucis.
Tu
sanas claudos, tu caecis reddere lumen,
sermonem
mutis eloquiumque soles.
His
quoque nunc laqueis et inanibus eripe curis
me,
tua qui pura numina mente colo.
Excute
corde meo terrenae pondera molis,
excute
Tartarei semina cuncta gregis
nec
falli inferni patiaris fraude tyranni
nec
sine nos Strygii tangere regna lacus.
Non
ego Iudaeae, non Turcae gentis alumnus
non
qui contemnam iussa verenda patrum,
sed
fidei (scelerum plenus licet) eius amator,
quam
pastor Latius Christicolaeque probant.
Da
mihi sidereos animo lustrare recessus,
da
menti geminos scandere posse polos.
Dirige,
dum vivo, nostros super aethera gressus,
o
portus vitae perfugiumque meae.
Spiritus
at noster fessos ubi liquerit artus,
aeternos
videat te tribuente Lares.
Vincula
solve, quibus teneor, duramque cathenam,
qua
premor, atque iugum, quod mea colla gravat.
Quicquid
habent culpae mea pectora, quicquid iniqui,
auxilio
a nobis sit procul, oro, tuo.
Ambitio
fugiat cedatque superbia melle
tincta,
sed horrendum sub cute virus habens.
Ira
procul Venerisque faces livorque facessat
et
quaecunque animae perniciosa meae.
Fac,
vigeant sensus nostri duretque pusillum
ingenium
atque omnis corpore languor eat.
Adsint
divitiae, non vani causa tumoris,
sed
quae dent requiem maestitiaque levent.
Denique
stelliferum quicquid deducit ad axem,
adsit,sed
fugiat, quicquid ad ima trahit.
Tunc
tibi grandiloquo nos grates carmine agemus
et
dabimus templo thura Sabaea tuo.
Aux Quatorze Saints Auxiliaires
Vénérable cohorte unie aux troupes angéliques,
toi qui, sous quatorze noms deux fois sept, habites les temples,
reçois, je t’en prie, ces modestes chants avec un visage bienveillant,
qu’un membre de ta compagnie t’adresse en don.
Porte secours au malheureux que je suis,
car je suis ballotté sur la mer et par les flots,
et je ne sais quel vent agite nos voiles.
Tu peux apaiser les vagues enflées de l’abîme,
briser les rudes murmures du farouche Borée.
Tu guéris les boiteux, tu rends la lumière aux aveugles,
tu rends la parole aux muets et le don de l’éloquence.
Arrache-moi aussi maintenant à ces liens et à ces vaines inquiétudes,
moi qui vénère tes saintes puissances d’une âme pure.
Ôte de mon cœur le poids de la masse terrestre,
ôte toutes les semences de la horde infernale.
Ne permets pas que je sois trompé par la ruse du tyran des enfers,
ni que je touche sans toi les royaumes du lac du Styx.
Je ne suis ni enfant de la Judée, ni issu du peuple turc,
ni de ceux qui méprisent les ordres vénérables des Pères,
mais (bien que plein de fautes) un amant de la foi
que reconnaissent le pasteur latin et les fidèles du Christ.
Accorde-moi de parcourir en esprit les retraites célestes,
accorde à mon âme de gravir les deux pôles du ciel.
Guide mes pas, tant que je vis, au-dessus de l’éther,
ô port et refuge de ma vie.
Et lorsque mon esprit aura quitté mes membres fatigués,
qu’il contemple, par ton don, les demeures éternelles.
Délie les chaînes qui me retiennent, la dure entrave
qui m’écrase, et le joug qui pèse sur mon cou.
Tout ce que mes entrailles portent de fautes,
tout ce qui est injuste, éloigne-le de moi par ton secours.
Que fuient l’ambition et l’orgueil,
mielleux en apparence, mais cachant sous la peau un poison affreux.
Que s’éloignent la colère, les torches de Vénus et l’envie,
et tout ce qui est funeste à mon âme.
Fais que mes sens soient vifs, que dure mon faible esprit,
et que toute langueur quitte mon corps.
Que viennent les richesses, non pour une vaine enflure,
mais celles qui donnent le repos et soulagent la tristesse.
Enfin, que tout ce qui conduit vers l’axe étoilé soit présent,
et que fuie tout ce qui entraîne vers les abîmes.
Alors, d’un chant solennel, nous te rendrons grâce,
et nous offrirons à ton temple l’encens de Saba.
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De natali Domini
Sidus e claro
veniens Olympo,
Virgo quod nobis
peperit sacrata,
orbis illustrat
spatium rotundi,
nobile lumen.
Protulit nobis
mulier salutem,
Filium summi Patris
ediditque
et Deum mater genuit
pudica
virgoque mansit.
Qui maris terraeque
hominumque coetum
temperat laxatque
datas habenas,
quo nihil maius
generatur ipsi et
nascitur orbi,
illius laudes pueri
sonabunt,
carminum necnon
moduli suaves.
Vocibus laetis
feriamus et nos
astra polorum.
De
la Nativité du Seigneur
L’astre, descendant du clair Olympe,
celui que la Vierge consacrée nous a donné,
éclaire l’étendue du monde,
noble lumière.
Une femme nous a apporté le salut,
elle a enfanté le Fils du Père très-haut,
et cette Mère pudique a mis au monde Dieu
tout en demeurant vierge.
Celui qui gouverne la mer, la terre
et l’assemblée des hommes,
qui relâche ou tient les rênes qu’il a données,
et duquel rien de plus grand ne naît
dans l’univers,
de son fils les louanges retentiront,
et aussi les douces cadences de nos chants.
Unissant nos voix joyeuses, chantons nous aussi
jusqu'aux étoiles des pôles.
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Ad Sanctum Venceslaum elegia
Quid
facis, o columen nostrum patriaeque labantis ?
Quid
facis, aetherei lumen honorque Laris ?
An
te forsan habent Letheae oblivia ripae
excidimusque
animo nos, tua turba, tuo ?
Aequoris
in medio cur nos, pater optime, fessos
deseris
assuetum paresidiumque negas ?
Aspicis,
ut tendat picei frenator Averni
mille
tuo populo retia, mille plagas,
aspice,
quam late ventosa superbia regnat,
despicit
ut fastu cetera cuncta truci.
Invidia
livent proceres cum paupere vulgo
tinctaque
vipereo spicula felle gerunt.
Detinet
ira ferox plebem vindictaque votum est
omnibus
et magni creditur esse viri.
Vivitur
ex spoliis, nulla est concordia fratrum,
nummus
honoratos egregiosque facit.
In
miseros passim iuvenes miserasque puellas
tela
pharetratus flammea iactat Amor.
Dicere
blanditias dominae, gestare corollas
dedecus
annosus non putat esse senex.
Segnities
multis atque otia sola probantur
et
gravior Stygiis est labor omnis aquis.
Pluribus
est venter curae Bacchoque ciboque
distendi
vitae praemia summa putant
Cretaque
quicquid habet, quicquid Chios aspera vini
sufficit
illorum vix satiare gulam.
Religio
nulla est, superi caelumque putatur
fabula
nec pueri iam Phlegethonta timent.
Hos
inter fluctus semper iactamur et undas
auraque
nescio que lintea nostra vehit.
Nos
inter scopulos agimur moderamine nullo
nec
Tiphys nobis nec Palinurus adest.
Sed
tu lentus abes nec nostra pericula curas,
qui
spes e nostri perfugiumque chori.
Saucia
sunt nobis Erebeis membra sagittis
vulnera
nec medica nostra foventur ope.
Te
quondam in niveo (si vera est fama) caballo
externas
acies, dive, fugasse ferunt.
Terrenas
acies terrenaque castra fugare
si
potes, hos hostes nunc quoque pelle, precor.
Detege
Tartarei fraudem serpentis et astum,
detege
conatus insidiasque suas.
Te
pietas moveat, te denique vota tuorum,
te
flectant humiles, dux venerande, preces.
Da
veram pacem tranquillaque tempora nobis,
sit
tuba, sint litui, sint fera bella procul.
Sit
procul omne animi vitium pestisque recedat
corporis
et mentem si qua venena tenent.
Fac
curent patriam proceres maiorque potestas
rex,
qui Pannonici nunc colit arva soli.
Pareat
imperio populus, mandata senatus
observet,
nulli noxius esse velit
vanaque
religio peregrinaque sacra facessant,
agnoscat
Latius pastor ovile suum.
Cessent
letiferi motus cessentque tumultus,
per
quos iam patriae corruit omne decus.
Si
tua te soboles cunctis venerabitur annis
et
dicet patrem tempus in omne pium.
Que fais-tu, toi seul rempart et soutien de la patrie,
toi, lumière et gloire du ciel ?
As-tu enterré notre souvenir dans les eaux du Léthé ?
Ne sais-tu plus que nous sommes ta descendance, ton peuple ?
Pourquoi, cher père, nous abandonnes-tu au cœur de la tempête,
et détournes-tu le salut habituel des faibles ?
Vois comme d'innombrables despotes des abysses
tissent des pièges et blessent ton peuple !
Vois jusqu'où s'est étendu le fléau du vent,
comment les arrogants, alentour, scrutent tout du regard !
Les pauvres, grisonnants d'envie envers les riches,
portent des flèches trempées dans la bile du lézard.
Un ressentiment tenace a enchaîné le peuple ; les cœurs brûlants de vengeance
prétendent être des hommes grands par nature.
Le peuple vit de vols, l'harmonie n'existe plus entre frères ;
le mal enrichit les sérieux et les précieux. Le dieu ardent de l'amour lance
des flèches sur les jeunes gens et les jeunes filles,
et décoche sa flèche. Pour
le nanti, raconter des histoires flatteuses et tresser des couronnes pour les dames
ne lui fait pas honte.
Seuls le luxe et l'oisiveté lui plaisent ;
le travail est perçu comme un fardeau.
Se gaver de nourriture et s'enivrer de vin
est le plaisir suprême et le but ultime de beaucoup.
Bien que Chios et la Crète montagneuse produisent beaucoup de vin,
cela suffit à peine à leur gloutonnerie.
Ils n'ont pas la foi ; le ciel, dieu légendaire, n'est qu'une légende pour eux
Le petit coquin ne craint plus l'enfer avec nous.
Ainsi sommes-nous ballottés par les vagues et les tourbillons,
sans savoir quel vent porte notre navire.
Nous sommes poussés vers des rochers escarpés sans guide ni rame,
ni Typhys ni Palinure ne dirigent notre navire.
Ignoreriez-vous ces malheurs et abandonneriez-vous votre tribu,
alors que vous êtes notre seul bouclier et notre seul protecteur ?
Nos blessures, infligées par la flèche du diable,
ne peuvent plus être guéries par le médecin.
Toi, élu de Dieu, tu apparaissais parfois sur la lance, et,
comme le raconte la légende, tu repoussais les étrangers.
Si alors il était possible de chasser l'armée terrestre,
chasse maintenant les meurtriers les plus redoutables de ta patrie, nous t'en prions !
Déjoue les pièges du lézard du paradis,
révèle le plan, le complot et la ruse de son destructeur !
La confiance de ton peuple t'anime, et dans l'humble supplication,
recoure à nous, notre prince et voïvode !
La paix est éternelle et heureuse, des temps paisibles viendront à nous.
Que le son des trompettes et les batailles sauvages soient loin !
Que tous les troubles mentaux et les maladies physiques soient guéris,
que le poison qui empoisonne soudainement les âmes humaines soit éradiqué.
Et jadis, les seigneurs reprendront possession de leur patrie, et un
roi plus grand accédera au pouvoir, lui qui règne maintenant dans la région du Danube.
Que le peuple obéisse à son sceptre, qu'il épargne les ordres des
administrateurs royaux et qu'il ne soit plus une pierre d'achoppement pour personne.
Que l'erreur de la foi soit oubliée, ainsi que le service indigne de Dieu,
et que les brebis saintes et fidèles soient de nouveau reconnues comme Père !
Que cessent les querelles et les tempêtes destructrices dans la nation ;
car par elles périt toute la gloire de la patrie !
Alors nous, les descendants, nous te glorifierons à jamais, Père,
alors nous t'appellerons l'héritier de notre patrie !
(traduction donnée par la version française de Wikisource tchèque)
Château de Nelahozeves où sont conservés les livres de la bibliothèque de Bohuslav Hasištejnský z Lobkovic