Né en 1621 et mort en 1688, le jésuite Bohuslav Balbin s'inscrit dans le contexte de la lutte contre le protestantisme et la reconquête de la Bohême par le catholicisme, en d'autres termes ce qu'il est courant d'appeler la Contre Réforme.
La Bataille de la Montagne Blanche (1620), qui scelle le sort des Protestants de Bohême et Moravie, permet au Saint Empire Romain et Germanique de supprimer l'indépendance de la Bohême mais aussi de rétablir l'exclusive mainmise du catholicisme sur Prague. La liberté de religion est supprimée, la primauté de la langue allemande durablement instaurée. Malgré la Guerre de Trente Ans, que cette bataille inaugure, la situation de la Bohême et de la Moravie reste inchangée jusqu'au XXème siècle.
Le jeune Balbin bénéficie d'une formation humaniste très poussée dans les établissements jésuites, à Prague, Olomouc et Brno. D'abord enseignant de littérature, il est rapidement suspect aux yeux de ses supérieurs : parfaitement loyal envers ses vœux de jésuite, il est en effet ardemment nationaliste et désire redonner à la langue tchèque la place qui lui a été enlevée. Cette dualité résume d'ailleurs très bien la complexité de la Bohême baroque, où la reconquête catholique germanique coexiste avec une mémoire nationale persistante.
Il se consacre dès lors à une œuvre littéraire encyclopédique, qui mêle l’histoire, la linguistique, la littérature et la construction identitaire, et dont les deux pôles d'intérêt principaux sont l'histoire de la Bohême Moravie et la revendication identitaire à travers l'affirmation de la langue tchèque. Le renouveau nationaliste tchèque du XIXème siècle salue en Balbin un intellectuel érudit, et un patriote attaché à préserver une identité culturelle menacée.
Jean Népomucène (circa1340 - 20 mars 1393) est un prêtre martyr du XIVème siècle, né en Bohême à Nepomuk, jeté dans la Vltava pour avoir voulu préserver le secret de la confession, mais dont le culte se développe essentiellement au XVIIème siècle.
O. Chaline, La Reconquête catholique de l’Europe centrale XVIe-XVIIe siècle, Paris, 1998.
I. Čornejová, « Le clergé et la définition du patriotisme tchèque baroque », Dix-septième siècle 2011/1 n° 250 , pages 135 à 148, Paris, PUF.
M.E. Ducreux, « Entre catholicisme et protestantisme : l'identité tchèque. ». Le Débat, 1990/2 n° 59, 1990. p.103-121.
M.-E. Ducreux, « Affrontements et reconquêtes, Églises et États. Dans les États des Habsbourg », dans M. Venard (éd.), Histoire du christianisme, t. ix . L’âge de raison, 1620-1750, Paris, 1997, p. 12-44.
Paule Lerou, « Le culte de saint Jean Népomucène », Mélanges de l’École française de Rome, 103-1, 1991, p. 273-295.
Jean-Baptiste de Marne, Le martyre du secret de la confession ou la vie de S. Jean Nepomucène, 1741 (nombreuses éditions par la suite).
____________________________L’édition transcrite est celle de 1730, publiée à Augsbourg. Ont été retirés la dédicace, le chapitre III relatif au culte du saint, le chapitre IV consacré aux miracles, la prière d’intercession propre à ce saint, un long supplément, propre à cette édition de 1730, de 46 pages consacré à la canonisation.
VITA S. Joannis Nepomuceni Ecclesiae Metropol. Pragensis S. Viti canonici, presb. et mart.
Authore Bohuslao Balbino S. J.
Actis Sanctorum ab hagiographis Societatis Jesu Antverpiensibus ad diem 16. Maii inserta.
PROLOGUS.
I.
Nullum umquam tam infelix, tam bonis inimicum, ac tanta sterilitate
damnatum Christianae Reipublicae saeculum illuxit, in quo nasci et
crescere pietas et virtus non possent : imo quae deteriora fuere
tempora, eadem feraciora fuere sanctitatis : adversa enim virtutem
non
opprimunt, sed faciunt et factam corroborant. Quod vel in
Bohemia nostra Wenceslai, Caroli IV degeneris filii, regis ac
caesaris imperium satis ostendit : qui cum princeps esset
ignavissimus, idemque in luto sanguine macerato (quod ei et in
baptismo, et postea dum infans coronatur,
ominose contigisse
scribit Paulus Zidek in Chronico Bohemiae MS.) sederet, id est
libidinose et crudeliter regnaret ; tamen in tanta universi regni a
capite suo corruptela, Ecclesia
Bohemica, et praecipue Pragensis
Metropolitana, tam insigni numero virorum, summa generis claritate,
doctrina, rebus fortiter pro Ecclesiae immunitate gestis, vitae
innocentia ac sanctimonia, ceterisque magnorum sacerdotum virtutibus
eo tempore abundavit, ut non ferrea vel lutea, sed aurea et gemmea
Ecclesiae tempora rediisse viderentur.
De
his illustribus Pragensis Ecclesiae viris in historia Metropolitanae
Pragensis Ecclesiae egimus : nunc S. Joannis Nepomucensis vel
Nepomuceni vitam et mortem felicissimam brevi compendio complectar,
idque in arcani Confessionis Sacramenti (cui ille vitam suam
impendit)
honorem et gloriam.
Ac
nihil ego quidem dubitem, tanti martyris vitam pridem conscriptam in
antiquitate fuisse ; at haeresis, quae S. Joannis mortem paulo post
excepit, iisdem flammis, quibus templa et coenobia omnia apud nos
consederunt, corrupisse videtur. Quae igitur de sancto martyre
adferemus, in manuscriptis plurimis ea aetate viventium hominum
(quorum mihi suppetit copia),
tum in typo expressis codicibus
reperta, et in usum summa fide et religione collecta, non tam
diligentiae cuiusque meae, quam felicitati, quod inventa sint,
adscribantur.
VIE
de saint Jean Népomucène,
chanoine de l’Église métropolitaine de Prague (Saint-Guy), prêtre
et martyr.
Par Bohuslav Balbín, de la Compagnie de
Jésus.
Insérée dans les Acta Sanctorum des hagiographes jésuites d’Anvers au 16 mai.
PROLOGUE
I. Jamais aucun siècle de la République chrétienne ne s’est levé si malheureux, si hostile aux biens, ni condamné à une telle stérilité, qu’il n’ait pu voir naître et croître la piété et la vertu. Bien plus, les temps les plus mauvais ont été aussi les plus féconds en sainteté : car les épreuves n’écrasent pas la vertu, mais la produisent et, une fois produite, la fortifient.
C’est ce que montre assez le règne, dans notre Bohême, de Venceslas, fils dégénéré de Charles IV, roi et empereur : prince très indolent, et qui, pour ainsi dire, siégeait dans la boue mêlée de sang (ce qui, écrit Paul Zídek dans sa Chronique de Bohême manuscrite, lui arriva de manière funeste tant au baptême que plus tard, lorsqu’enfant il fut couronné), c’est-à-dire qu’il régnait dans la débauche et la cruauté. Pourtant, au milieu d’une si grande corruption du royaume tout entier à partir de son chef, l’Église de Bohême, et surtout l’Église métropolitaine de Prague, abonda alors d’un si grand nombre d’hommes remarquables — par la très haute noblesse de leur origine, leur doctrine, leurs actions courageuses pour la défense de l’immunité de l’Église, l’innocence de leur vie et leur sainteté, ainsi que par les autres vertus des grands prêtres — qu’il semblait que les temps de l’Église, non de fer ou d’argile, mais d’or et de pierres précieuses, fussent revenus.
Nous avons traité de ces hommes illustres de l’Église de Prague dans l’histoire de cette Église métropolitaine ; maintenant, je vais exposer brièvement la vie et la mort très heureuse de saint Jean de Népomuk, ou Népomucène, et cela en l’honneur et pour la gloire du mystère du sacrement de la confession, pour lequel il consacra sa vie.
Et pour ma part, je ne doute nullement que la vie d’un si grand martyr ait été autrefois rédigée dans le passé ; mais l’hérésie, qui suivit peu après la mort de saint Jean, semble l’avoir détruite dans les mêmes flammes qui consumèrent chez nous tous les temples et les monastères. Ainsi donc, ce que nous rapporterons sur le saint martyr a été trouvé tant dans de nombreux manuscrits d’hommes ayant vécu à cette époque (dont j’ai à disposition une abondance) que dans des ouvrages imprimés ; ces matériaux ont été réunis pour l’usage avec la plus grande fidélité et piété, et doivent être attribués non tant à mon zèle qu’à la chance de les avoir découverts.
CAPUT I
Pueritia S. Joannis, Sacerdotium & cetera munia.
2.
Natus est S. Joannes Nepomucensis in Bohemiae oppido Nepomuk, vel (ut
veteres appellabant) Pomuk, in Pilsnensi regione, Praga distans
Bavariam versus magnis decem milliariis. Oppidum Nepomuk argenti
fodinis quondam nobile, tum religionis antiquae vestigiis, nec minus
monte, qui oppido incumbit, et Viridis dicitur, celebratum est: quod
nimirum in eo monte (ut ex Annalibus Bohemicis constat) S. Adalbertus
Pragensis Episcopus, Roma ad Bohemos gentiles suos rediens, multis
annis negatam Bohemiae pluviam, sanctissimae Crucis signo, cum bonis
precationibus in campos late jacentes efformato, statim caelo
deduxerit ; ac primum hunc montem, totam deinde reliquam Bohemiam
gratissimo surgentium herbarum virore recrearit; unde etiam Pomok vel
Pomuk, ab immadescendo loco, nomen datum existimo.
Quo anno S. Joannes editus in lucem sit, scire non possumus, ex aetate reliqua suspicamur, inter annum MCCCXX et XXX ortum esse. Parentes, oppidani et mediae fortunae fuerunt, pietate magis quam genere et opibus illustres. Pietatis hoc indicium est, quod aetate jam senecta, cum prole omni carerent, precibus et votis fusis ad Dei Matrem (quae in statua sua sub Viridi monte in coenobio Cisterciensium, non ita procul Nepomuko, religiose a populo colebatur) impetrarint filium ; cui, ut affectus erga Mariam Dei Matrem ipso nomine admoneretur, Joannis imposuere nomen. At non uno beneficio contenta Virgo Mater, quae nuper ex utero sterili Joannem eduxerat, et prope creaverat, eadem recreavit: nam cum puer Joannes in gravissimum incidisset morbum, voto ad ejusdem Divae Virginis simulacrum a parentibus edito, et promissis in aetatem reliquam pro filio obsequiis, protinus surrexit incolumis.
CHAPITRE I
Enfance de saint Jean, sacerdoce et autres fonctions
Saint Jean Népomucène naquit dans la ville de Bohême appelée Nepomuk, ou (comme les anciens la nommaient) Pomuk, dans la région de Pilsen, à une distance de Prague d’environ dix grandes lieues en direction de la Bavière. La ville de Nepomuk fut autrefois célèbre par ses mines d’argent, puis par les vestiges de l’ancienne religion, et non moins par la montagne qui la domine et qu’on appelle « la Verte ». En effet, sur cette montagne (comme le rapportent les Annales de Bohême), saint Adalbert, évêque de Prague, revenant de Rome vers les Bohémiens encore païens, obtint aussitôt du ciel la pluie refusée à la Bohême pendant de nombreuses années, après avoir tracé sur les vastes champs le signe de la très sainte Croix, accompagné de ferventes prières ; et il rendit d’abord à cette montagne, puis à toute la Bohême, la verdure très agréable des plantes renaissantes. C’est, je pense, de cette humidité retrouvée du lieu que vient le nom de Pomok ou Pomuk.
Nous ne pouvons savoir en quelle année saint Jean vint au monde ; d’après le reste de sa vie, nous conjecturons qu’il naquit entre les années 1320 et 1330. Ses parents étaient des habitants de la ville, d’une condition moyenne, plus remarquables par leur piété que par leur naissance ou leurs richesses. Voici une preuve de leur piété : étant déjà avancés en âge et privés de toute descendance, ils obtinrent un fils par des prières et des vœux adressés à la Mère de Dieu (qui était pieusement honorée par le peuple dans sa statue, sous la montagne Verte, dans un monastère cistercien non loin de Nepomuk). Et afin que, par son nom même, leur enfant fût rappelé à la dévotion envers Marie, Mère de Dieu, ils lui donnèrent le nom de Jean.
Mais la Vierge Mère, qui venait de tirer Jean d’un sein stérile et, pour ainsi dire, de le créer, ne se contenta pas d’un seul bienfait : elle le rendit encore à la vie. Car lorsque l’enfant Jean tomba gravement malade, ses parents firent un vœu devant l’image de la même sainte Vierge et promirent des actes de dévotion pour le reste de leur vie en faveur de leur fils ; aussitôt, il se releva sain et sauf.
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| Frontispice baroque des éditions de 1725 et 1730 |





