Un guide touristique du XVIIème siècle

C'est en lisant l'ouvrage d'Ève Menk -Bertrand : L’image de Vienne et de Prague à l’époque baroque (1650-1740). Essai d’histoire des représentations. Collection « Les Mondes germaniques », Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2008, que j'ai découvert ce long texte latin.

Rédigé au XVIIème siècle par un auteur dont nous ne connaissons que le nom, Martinus Czabanius Mitczinenus,  la Descriptio honorificentissima nobilissimae atque amplissimae regiae urbis pragensis, Metropolis totius Bohemiaeest une sorte de guide décrivant la ville de Prague au XVIIème siècle. 

Le texte  est repris depuis le site Česká digitální knihovna (https://www.digitalniknihovna.cz/cdk) qui diffuse les pages scannées de l'édition de 1652. 

               Vue sur Prague depuis la tour d'observation de la colline de Petrin DaLiu-iStock


 Urbem Pragensem describere non erat meum propositum, sed cum sit omnibus subditis amabilis et gratiosus Sacrae Caesareae Regiaeque Maiestatis, cum Serenissimae Reginae adventus, qui ad salutem totius inclyti Regni Bohemiae spectat, situsque non omnibus usquequaque peregrinis notus sit, placuit praestantiora, quae sine fraude omitti non possint, nempe : Urbis pulchritudinem scire cupientibus hoc meo operi inserere; alia, quae intacta ac illibata, relinquere ; tantum maiora ad praesens tempus, quam brevissimis passibus, patronis patefacere.

Praga primum velut a suis cunabulis assurgere coepit, cuius fundamenta dicitur iecisse Lybussa, iunior Croci filia, ingenio, ratione, sapientia, spiritu vatidaco excellentissima, cuius splendor velut nobilissimae gemmae per tot saeculorum saecula aetatesque lucet, omnibusque posteris commendata esse debeat. Quae excisis arboribus domum ligneam mirae altitudinis in monte Wissegrad ad fluvium aedificavit, vaticinia edidit ; de cuius nomine cum disceptaretur, iussit ex artificibus qui primus occurreret rogari quid ageret ? ac ex primo verbo vocari urbem. Interrogatus faber lignarius limen se agere dixit, quod Bohemice prah dicitur ; inde nomen inditum Praha est, quod multi coram ea caput inclinaturi essent, nempe Pragensi limine etiam magnos hostiles monarchas laeso pede terga vertisse, prout acta memorabiliora in historiis antiquis exposita testantur. Haec Primislao (aratore quidem sed culto viro) nupsit, ut possint disseminari subditi, recipi, foveri, promissa ad eam rem census remissione, aedificantibus civibus, a quibus gens Bohemicae nationis pullulavit. Deinde muro cincta tandem amplificata et ornata est a Duce Udalrico, anno 1108. Est autem Praga Regni Bohemiae metropolis, loco percommodo et amoeno sita, tanta magnitudine, tanta opportunitate loci, ut tres amplissimas civitates complectatur. Natura suis partibus longiusque laxa et amplificata, in Veterem, Novam et Parvam, harum unaquaeque suum habet senatum et iurisdictionem.

    Décrire la ville de Prague n’était pas mon propos ; mais comme elle est aimable et chère à tous les sujets de la Sacrée Majesté Impériale et Royale, et puisque l’arrivée de la Sérénissime Reine, qui concerne le salut de tout l’illustre Royaume de Bohême, ainsi que la situation des lieux ne sont pas partout connus des étrangers, il m’a paru bon d’insérer dans cet ouvrage ce qui ne peut être omis sans faute, à savoir les traits les plus remarquables de la beauté de la ville pour ceux qui désirent la connaître ; le reste, intact et sans altération, je le laisserai de côté ; et, pour le moment présent, je ne découvrirai à mes protecteurs que les éléments principaux, en termes aussi brefs que possible.

    Prague commença d’abord à s’élever pour ainsi dire dès son berceau ; on dit que ses fondations furent posées par Libuše, la plus jeune fille de Krok, femme éminente par son esprit, sa raison, sa sagesse et son don prophétique, dont l’éclat, semblable à celui d’une gemme très noble, resplendit à travers les siècles et doit être recommandé à toute la postérité. Après avoir abattu des arbres, elle fit construire une maison de bois d’une hauteur admirable sur le mont Vyšehrad, au bord du fleuve, et y prononça des prophéties. Comme on débattait du nom à donner à la ville, elle ordonna que l’on demande au premier artisan rencontré ce qu’il faisait, et que la ville fût appelée d’après le premier mot prononcé. Interrogé, un charpentier répondit qu’il façonnait un seuil, qui se dit en bohémien « prah » ; de là fut donné le nom de « Praha », parce que beaucoup s’inclineraient devant elle, et qu’au seuil pragois même de grands monarques ennemis, blessés au pied, ont tourné le dos, comme l’attestent des faits mémorables rapportés dans les anciennes chroniques.

    Elle épousa ensuite Přemysl — simple laboureur, mais homme cultivé — afin que les sujets fussent rassemblés, accueillis et protégés ; elle favorisa cette entreprise en promettant des remises d’impôts aux citoyens bâtisseurs, d’où se développa la nation bohémienne. Plus tard, la ville fut entourée de murailles, puis agrandie et embellie par le duc Oldřich, en l’an 1108.

    Prague est la métropole du Royaume de Bohême, située en un lieu très favorable et agréable, d’une telle étendue et d’une position si avantageuse qu’elle comprend trois très vastes villes. Par la nature de son site, largement ouvert et étendu, elle se divise en Vieille Ville, Nouvelle Ville et Petite Ville, chacune ayant son propre sénat et sa propre juridiction.

Suite du texte sur la page dédiée

La Chronique de François de Prague (XIVe siècle)

František Pražský est un écrivain dont la vie nous est presque complètement inconnue. On ne sait où il naquit, et ses dates sont imprécises (vers 1290, vers 1360). Il fut membre du clergé de la cathédrale Saint Guy de Prague, étudia probablement à Prague, voyagea et étudia à Rome dans les années 1320. L’évêque Jean IV de Dražice le chargea de continuer l’écriture des Chronica Bohemorum. František Pražský s’acquitta de sa tâche en s’inspirant de Chroniques antérieurs, notamment celle de Pierre de Zittau et de Zbraslav, pour la période allant jusqu’en 1343 ; puis, il rédigea la décade 1343-1353.




Les critiques furent souvent sévères et injustes envers František Pražský. Son oeuvre est certes une commande, dédiée à l’évêque et au roi Charles IV, mais elle est plus complexe et plus riche qu’il n’y paraît. Les extraits que nous avons choisis éclairent les arrière-plans politiques et idéologiques de l’époque, mais aussi l’usage religieux et moral que son temps faisait de la science, en particulier l’astronomie.

Toutes ces pages sont extraites du livre III de la Chronique, et concernent les débuts du règne de Charles IV, de la mort du roi Jean son père à la mort de la reine Blanche de Valois. 

Edition utilisée  : Edition utilisée  : Fontes rerum Bohemicarum (Prameny dějin českých), Nová řada I. díl. Ed. Jana Zachová, Praha 1997. 

Dans ce chapitre XI l'auteur installe un des thèmes favoris du livre III : à l'ancien Roi Jean IV que tout désigne comme incompétent (sa violence, sa cécité, les phénomènes atmosphériques …) va enfin succéder un nouveau roi, le futur Charles IV. Plus qu’un texte historique, la chronique médiévale est souvent une prise de position morale, ou moralisante la distinction n’ayant pas de sens à l’époque. A noter le départ de Jean IV, parti prêter main forte aux Français dans la Guerre de Cent ans. 

 Qualiter rex Boemie Prusiam secunda vice iverit et de coronacione nove regine.

Anno Domini MCCCXXXVII° rex Boemie mitigata cum ducibus Austrie discordia dampnosa de Praga cum suo filio primogenito exiens Wratyslaviam venit, ubi a populo pecunia magna graviter extorta et recepta et copiosa principum et nobilium multitudine de diversis terris congregata cum direccione fratrum Cruciferorum de domo Theutonica in Prusiam processit contra Litwanos viriliter pugnaturus. Et quia yemis lenitas non permisit aquas congelari et paludes, igitur frustratie spe belli ex aeris qualitate, non magna adepta utilitate ad propria redierunt. Verumtamen Henricus, dux Bauarie, gener regis, cum aminiculo principum aliorum municionem bonam cum fossatis in terminis paganorum potenter construxit, in qua milites et viros strenuos ad duos annos preparatis necessariis collocavit, ut ipsos frequenter infestarent et in futuro christianis venientibus aditum prepararent. Reversus vero rex passus est oculorum defectum, querens auxilium medicorum ab uno Gallico et altero de Arabia pagano, est per medicinas eorum excecatus : Gallicus fuit insaccatus et submersus, alteri idem factum fuisset, sed per regem prius fuit assecuratus.

Hoc anno XIII Kalendas Marcii Lune fuit eclipsis.

Eodem tempore Beatrix, nova regina, Prage peperit filium suum primogenitum et baptisatus fuit Wenceslaus vocatus. Et multi prefatam reginam non diligebant.

Et eodem anno XV Kalendas Iunii dicta regina in ecclesia Pragensi a prefato domino Iohanne episcopo eiusdem ecclesie, cum tanta celebri solempnitate sicut in coronacionibus fieri consuevit, corona regni Boemie coronatur sine corona et absque regalibus ornamentis rege in divinis assistente. Subsequitur post hoc officium Prage convivium sumptibus moderatum. Et omnis populus plus letatur de huius regine recessu quam eius adventu, nam in ipsius presencia aliquociens civitas Pragensis in partibus diversis fuit concremata et alia multa adversa fuerunt perpetrata, que propter dictam reginam facta fuisse omnia asserebant. Unde in recessu ipsius post ipsam clamantes eam maledicebant, et omnes plus salutem et prospera optantes domine Blancze marchionisse.

Et quia dicit auctoritas : Qui sibi nequam, cui bonus ?, ipse rex in malicia radicatus et falsa opinione deceptus, ne primogenitus filius suus ipsum in regno impediret, pluries ipsum misit contra paganos et contra alios principes sibi adversantes pugnaturum, favens sibi de vita sicut quondam rex David Urie. Et quia dominus marchio prefatus nil penitus de pecunia prohibente patre de regno Boemie percepit, solo sine re titulo fretus, cogitur a Venetiis et ab aliis civitatibus Lombardie stipendia recipere militaria et sibi sueque familie ex hoc de necessitatibus providere. Et licet paterna caruerit promocione, tamen ab aliis munera copiosa obtinuit tam temporalis quam spiritualis benediccionis in tantum, quod omnis qui eum noscit, nacio benedicit. Pater vero eius propter plurima acta nepharia malediccionem incurrebat.

Eodem anno mense Iulio stella comata, que dicitur cometa, in plaga septemtrionali prope polum apparuit arcticum, que plus quam per mensem duravit. Quam stellam precesserat siccitas et calliditas destruens fere omnes segetes et herbas, subsequitur quoque inopia bladi et vini in multis terris.

Eodem tempore Philippus, rex Francie, nunciis et litteris bellum futurum adversus regem Anglie regi Boemie intimavit, asserens se ipsius presencia plurimum indigere. Qui prius cum Luduico Bavaro tribus diebus colloquio habito ad regem Francie pervenit cum eo contra predictum regem pugnaturus. Luduicus vero Bavarus regi Anglie auxilium proposuit afferre, unde in tota Franconia et in terris adiacentibus gens contra gentem surrexit. Benedictus vero papa misit a latere duos cardinales, ut inter predictos reges concordiam ordinarent. Hiis temporibus propter grave et intollerabile iugum, quod rex Boemie propter frequentes exacciones civitatibus et monasteriis prius imposuit et absens imponere non desistit, religiosorum ac civium universorum viluit et destructus est status et fere usque ad ultimum exterminium pervenit.

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Chapitre XI

Comment le roi de Bohême alla pour la seconde fois en Prusse et de la couronnement de la nouvelle reine

L’an du Seigneur 1337, le roi de Bohême, après avoir apaisé avec les ducs d’Autriche un conflit dommageable, quitta Prague avec son fils aîné et se rendit à Wrocław. Là, une grande somme d’argent fut durement soutirée au peuple et perçue, et une nombreuse multitude de princes et de nobles, rassemblés de diverses terres, se joignit à lui. Sous la conduite des frères Croisés de la maison Teutonique, il s’avança en Prusse, décidé à combattre vaillamment les Lituaniens.

Mais comme la douceur de l’hiver n’avait pas permis aux eaux et aux marais de geler, leurs espérances de guerre furent déçues par les conditions climatiques ; ainsi, n’ayant obtenu que peu d’avantages, ils retournèrent dans leurs pays.

Toutefois, Henri, duc de Bavière, gendre du roi, avec l’aide d’autres princes, construisit puissamment une bonne forteresse avec des fossés sur les frontières des païens. Il y plaça pour deux ans des chevaliers et des hommes vaillants, pourvus des choses nécessaires, afin de les harceler fréquemment et de préparer à l’avenir un accès aux chrétiens qui viendraient.

De retour, le roi fut frappé d’une affection des yeux. Cherchant l’aide des médecins, l’un français et l’autre païen d’Arabie, il fut rendu aveugle par leurs remèdes. Le Français fut cousu dans un sac et noyé ; le même sort aurait été réservé à l’autre, mais il avait auparavant été mis en sûreté par le roi.

Cette année-là, le treizième jour avant les calendes de mars, il y eut une éclipse de lune.

Au même moment, Béatrice, la nouvelle reine, enfanta à Prague son fils aîné, qui fut baptisé et nommé Venceslas. Et beaucoup n’aimaient pas la reine .

Et la même année, le quinzième jour avant les calendes de juin, ladite reine fut couronnée dans l’église de Prague par le seigneur Jean, évêque de cette même église, avec une solennité aussi grande que celle qui se pratique d’ordinaire lors des couronnements. Elle fut couronnée de la couronne du royaume de Bohême sans porter la couronne et sans les ornements royaux, tandis que le roi assistait aux offices divins.

Après cette cérémonie, un banquet eut lieu à Prague, d’un faste modéré. Et tout le peuple se réjouit davantage du départ de cette reine que de son arrivée, car durant sa présence la ville de Prague fut, à plusieurs reprises, incendiée en divers quartiers, et bien d’autres malheurs furent commis, que l’on affirmait tous avoir été causés à cause de ladite reine. Aussi, lors de son départ, ceux qui la suivaient en criant la maudissaient, et tous souhaitaient plutôt salut et prospérité à dame Blanche la margravine.

Et parce que l’autorité dit : « Celui qui est mauvais pour lui-même, pour qui serait-il bon ? », le roi lui-même, enraciné dans la malice et trompé par une opinion fausse, de peur que son fils aîné ne lui fasse obstacle dans le royaume, l’envoya à plusieurs reprises combattre tant contre les païens que contre d’autres princes qui lui étaient opposés, favorisant son maintien en vie comme jadis le roi David celui d’Urie. Et puisque ledit seigneur margrave ne reçut absolument aucun argent du royaume de Bohême, son père l’en empêchant, ne s’appuyant que sur son seul titre sans revenus, il fut contraint de recevoir des soldes militaires de Venise et d’autres cités de Lombardie, et de pourvoir par ce moyen aux nécessités de sa vie et de celle de sa famille.

Et bien qu’il fût privé de toute promotion paternelle, il reçut cependant de la part d’autres des dons abondants, tant de bénédictions temporelles que spirituelles, à tel point que quiconque le connaît bénit sa lignée. Son père, au contraire, à cause de nombreux actes scélérats, encourait la malédiction.

La même année, au mois de juillet, une étoile chevelue, appelée comète, apparut dans la région septentrionale, près du pôle arctique, et dura plus d’un mois. Cette étoile avait été précédée d’une sécheresse et d’une chaleur accablante qui détruisirent presque toutes les récoltes et les herbes ; elle fut suivie aussi d’une pénurie de blé et de vin dans de nombreuses terres.

Au même moment, Philippe, roi de France, par des messagers et des lettres, notifia au roi de Bohême la guerre prochaine contre le roi d’Angleterre, affirmant avoir grand besoin de sa présence. Celui-ci, après avoir tenu auparavant une entrevue de trois jours avec Louis de Bavière, rejoignit le roi de France pour combattre avec lui contre ledit roi. Louis de Bavière, quant à lui, proposa d’apporter son aide au roi d’Angleterre ; de là naquit, dans toute la Franconie et les territoires voisins, un soulèvement d’un peuple contre un autre.

Le pape Benoît, pour sa part, envoya deux cardinaux comme légats, afin d’établir la concorde entre les rois. En ces temps-là, à cause du joug lourd et intolérable que le roi de Bohême, par ses exactions fréquentes, avait d’abord imposé aux villes et aux monastères, et qu’il ne cessa pas d’imposer même en son absence, la condition de tous — religieux comme citoyens — fut rabaissée et ruinée, et l’on en vint presque à un anéantissement total. 

Suite des extraits sur la page dédiée

La poésie de Bohuslav Hasišteinský z Lobkovic

Bohuslav Hasišteinský z Lobkovic est aujourd'hui considéré comme le plus grand poète en langue latine de la Bohème renaissante (cf H. Jechova-Voisine et J. Voisine, Poésie latine en Bohème, Cultures d'Europe centrale, numéro hors-série, Paris, 2002, p. 13). Mais sa renommée était déjà considérable au XVIème siècle, comme en témoigne ce poème d'hommage composé par Kašpar Cropacius (1539-1580).

In carmina Bohuslavi Baronis Hassentaini

Sacra Bohuslai lecturus carmina vatis,
    quisquis es, ingenii dona beata vide.
Et generis splendore fuit virtuque clarus, 
    ut Latio, Graio sic simul ore potens.
Externos late populos conspexit et urbes :
    omnia si spectes, instar Ulysses erat. 
Non illum vesanus amor corrupit honorque, 
    cultor sincerae simplicitatis erat. 
Unicus in patriam Musas adduxit et artes
    certans ingeniis, Itala terra, tuis.
Utque hoc florebant, sic interiere liquores, 
    Bellerophonteus quos pede fodit equus.
Vivi florebant, sed et interiere sepulto,
    qua rapidus vitreas porrigit Albis aquas. 
Dii faxint, tales hac tempestate barones
    ut gerat in cupido terra Bohema sinu. 


Toi qui que tu sois, prêt à lire les chants sacrés du poète Bohuslav,
vois les dons bienheureux de son génie.
Il fut illustre par l’éclat de sa naissance et par sa vertu,
puissant à la fois dans la langue du Latium et dans celle des Grecs.
Il contempla au loin des peuples et des cités étrangères :
si l'on y regarde bien, il était un nouvel Ulysse.
Ni l’amour dément ni les honneurs ne le corrompirent ;
il fut le serviteur d’une simplicité sincère.
Seul, il introduisit dans sa patrie les Muses et les arts,
rivalisant, terre d’Italie, avec tes propres talents.
Et ces arts fleurissaient, alors que les sources s’éteignirent,
celles qu’avait fait jaillir le sabot du cheval de Bellérophon.
De son vivant, elles fleurissaient ; après sa mort, elles s’éteignirent aussi,
là où l’Elbe rapide étend ses eaux transparentes.
Que les dieux veuillent qu’en notre temps naissent de tels seigneurs,
que la terre de Bohême porte en son sein avec amour.
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(Les poèmes suivants sont extraits de : Bohuslav Hasišteinský z Lobkovic, Carmina selecta, Aula, Praha 1996.)

Ad Balbum

Cultorem nemorum, cultorem dicis agrorum :

cultor sum nemorum, Balbe, sed haud scelerum.

Nec mirum est odisse nemorum, cui, quicquid amici

donarunt homines, abstulerant nemora.


Tu m’appelles cultivateur des bois, cultivateur des champs :
je suis cultivateur des bois, Balbus, mais non des crimes.
Et il n’est pas étonnant que tu haïsses les bois, toi à qui,
tout ce que t’avaient donné tes amis, les bois l’ont pris.

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De virgilio

Quem sobole e gemina fructum quaesivit Homerus,

hunc habet ex una Virgilius sobole.

Ce fruit qu’Homère chercha dans une double descendance,
Virgile le possède en une seule postérité.

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Ad quattuordecim auxiliatores


Angelicis veneranda cohors sociata catervis,

quae bis septeno nomine templa tenes,

accipe pauca, precor, iucundo carmina vultu,

quae tibi militiae pars dicat una tuae.

Confer opem misero, pelago quia iactor et undis

nostraque nescio quis carbasa ventus agit.

Tu potes et tumidi fluctus mulcere profundi,

frangere Boreae murmura rauca trucis.

Tu sanas claudos, tu caecis reddere lumen,

sermonem mutis eloquiumque soles.

His quoque nunc laqueis et inanibus eripe curis

me, tua qui pura numina mente colo.

Excute corde meo terrenae pondera molis,

excute Tartarei semina cuncta gregis

nec falli inferni patiaris fraude tyranni

nec sine nos Strygii tangere regna lacus.

Non ego Iudaeae, non Turcae gentis alumnus

non qui contemnam iussa verenda patrum,

sed fidei (scelerum plenus licet) eius amator,

quam pastor Latius Christicolaeque probant.

Da mihi sidereos animo lustrare recessus,

da menti geminos scandere posse polos.

Dirige, dum vivo, nostros super aethera gressus,

o portus vitae perfugiumque meae.

Spiritus at noster fessos ubi liquerit artus,

aeternos videat te tribuente Lares.

Vincula solve, quibus teneor, duramque cathenam,

qua premor, atque iugum, quod mea colla gravat.

Quicquid habent culpae mea pectora, quicquid iniqui,

auxilio a nobis sit procul, oro, tuo.

Ambitio fugiat cedatque superbia melle

tincta, sed horrendum sub cute virus habens.

Ira procul Venerisque faces livorque facessat

et quaecunque animae perniciosa meae.

Fac, vigeant sensus nostri duretque pusillum

ingenium atque omnis corpore languor eat.

Adsint divitiae, non vani causa tumoris,

sed quae dent requiem maestitiaque levent.

Denique stelliferum quicquid deducit ad axem,

adsit,sed fugiat, quicquid ad ima trahit.

Tunc tibi grandiloquo nos grates carmine agemus

et dabimus templo thura Sabaea tuo.  


Aux Quatorze Saints Auxiliaires

Vénérable cohorte unie aux troupes angéliques,
toi qui, sous quatorze noms deux fois sept, habites les temples,
reçois, je t’en prie, ces modestes chants avec un visage bienveillant,
qu’un membre de ta compagnie t’adresse en don.
Porte secours au malheureux que je suis,
car je suis ballotté sur la mer et par les flots,
et je ne sais quel vent agite nos voiles.
Tu peux apaiser les vagues enflées de l’abîme,
briser les rudes murmures du farouche Borée.
Tu guéris les boiteux, tu rends la lumière aux aveugles,
tu rends la parole aux muets et le don de l’éloquence.
Arrache-moi aussi maintenant à ces liens et à ces vaines inquiétudes,
moi qui vénère tes saintes puissances d’une âme pure.
Ôte de mon cœur le poids de la masse terrestre,
ôte toutes les semences de la horde infernale.
Ne permets pas que je sois trompé par la ruse du tyran des enfers,
ni que je touche sans toi les royaumes du lac du Styx.
Je ne suis ni enfant de la Judée, ni issu du peuple turc,
ni de ceux qui méprisent les ordres vénérables des Pères,
mais (bien que plein de fautes) un amant de la foi
que reconnaissent le pasteur latin et les fidèles du Christ.
Accorde-moi de parcourir en esprit les retraites célestes,
accorde à mon âme de gravir les deux pôles du ciel.
Guide mes pas, tant que je vis, au-dessus de l’éther,
ô port et refuge de ma vie.
Et lorsque mon esprit aura quitté mes membres fatigués,
qu’il contemple, par ton don, les demeures éternelles.
Délie les chaînes qui me retiennent, la dure entrave
qui m’écrase, et le joug qui pèse sur mon cou.
Tout ce que mes entrailles portent de fautes,
tout ce qui est injuste, éloigne-le de moi par ton secours.
Que fuient l’ambition et l’orgueil,
mielleux en apparence, mais cachant sous la peau un poison affreux.
Que s’éloignent la colère, les torches de Vénus et l’envie,
et tout ce qui est funeste à mon âme.
Fais que mes sens soient vifs, que dure mon faible esprit,
et que toute langueur quitte mon corps.
Que viennent les richesses, non pour une vaine enflure,
mais celles qui donnent le repos et soulagent la tristesse.
Enfin, que tout ce qui conduit vers l’axe étoilé soit présent,
et que fuie tout ce qui entraîne vers les abîmes.
Alors, d’un chant solennel, nous te rendrons grâce,
et nous offrirons à ton temple l’encens de Saba.

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De natali Domini

Sidus e claro veniens Olympo,

Virgo quod nobis peperit sacrata,

orbis illustrat spatium rotundi,

nobile lumen.

Protulit nobis mulier salutem,

Filium summi Patris ediditque

et Deum mater genuit pudica

virgoque mansit.

Qui maris terraeque hominumque coetum

temperat laxatque datas habenas,

quo nihil maius generatur ipsi et

nascitur orbi,

illius laudes pueri sonabunt,

carminum necnon moduli suaves.

Vocibus laetis feriamus et nos

astra polorum.


De la Nativité du Seigneur


L’astre, descendant du clair Olympe,
celui que la Vierge consacrée nous a donné,
éclaire l’étendue du monde,
noble lumière.
Une femme nous a apporté le salut,
elle a enfanté le Fils du Père très-haut,
et cette Mère pudique a mis au monde Dieu
tout en demeurant vierge.
Celui qui gouverne la mer, la terre
et l’assemblée des hommes,
qui relâche ou tient les rênes qu’il a données,
et duquel rien de plus grand ne naît
dans l’univers,
de son fils les louanges retentiront,
et aussi les douces cadences de nos chants. 
Unissant nos voix joyeuses, chantons nous aussi
jusqu'aux étoiles des pôles.

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Ad Sanctum Venceslaum elegia


Quid facis, o columen nostrum patriaeque labantis ?

        Quid facis, aetherei lumen honorque Laris ?

An te forsan habent Letheae oblivia ripae

        excidimusque animo nos, tua turba, tuo ?

Aequoris in medio cur nos, pater optime, fessos

        deseris assuetum paresidiumque negas ?

Aspicis, ut tendat picei frenator Averni

        mille tuo populo retia, mille plagas,

aspice, quam late ventosa superbia regnat,

    despicit ut fastu cetera cuncta truci.

Invidia livent proceres cum paupere vulgo

       tinctaque vipereo spicula felle gerunt.

Detinet ira ferox plebem vindictaque votum est

        omnibus et magni creditur esse viri.

Vivitur ex spoliis, nulla est concordia fratrum,

        nummus honoratos egregiosque facit.

In miseros passim iuvenes miserasque puellas

        tela pharetratus flammea iactat Amor.

Dicere blanditias dominae, gestare corollas

        dedecus annosus non putat esse senex.

Segnities multis atque otia sola probantur

        et gravior Stygiis est labor omnis aquis.

Pluribus est venter curae Bacchoque ciboque

       distendi vitae praemia summa putant

Cretaque quicquid habet, quicquid Chios aspera vini

        sufficit illorum vix satiare gulam.

Religio nulla est, superi caelumque putatur

        fabula nec pueri iam Phlegethonta timent.

Hos inter fluctus semper iactamur et undas

        auraque nescio que lintea nostra vehit.

Nos inter scopulos agimur moderamine nullo

        nec Tiphys nobis nec Palinurus adest.

Sed tu lentus abes nec nostra pericula curas,

        qui spes e nostri perfugiumque chori.

Saucia sunt nobis Erebeis membra sagittis

        vulnera nec medica nostra foventur ope.

Te quondam in niveo (si vera est fama) caballo

        externas acies, dive, fugasse ferunt.

Terrenas acies terrenaque castra fugare

        si potes, hos hostes nunc quoque pelle, precor.

Detege Tartarei fraudem serpentis et astum,

        detege conatus insidiasque suas.

Te pietas moveat, te denique vota tuorum,

        te flectant humiles, dux venerande, preces.

Da veram pacem tranquillaque tempora nobis,

        sit tuba, sint litui, sint fera bella procul.

Sit procul omne animi vitium pestisque recedat

        corporis et mentem si qua venena tenent.

Fac curent patriam proceres maiorque potestas

        rex, qui Pannonici nunc colit arva soli.

Pareat imperio populus, mandata senatus

        observet, nulli noxius esse velit

vanaque religio peregrinaque sacra facessant,

        agnoscat Latius pastor ovile suum.

Cessent letiferi motus cessentque tumultus,

        per quos iam patriae corruit omne decus.

Si tua te soboles cunctis venerabitur annis

        et dicet patrem tempus in omne pium.


Que fais-tu, toi seul rempart et soutien de la patrie,
    toi, lumière et gloire du ciel ?
As-tu enterré notre souvenir dans les eaux du Léthé ?
    Ne sais-tu plus que nous sommes ta descendance, ton peuple ?
Pourquoi, cher père, nous abandonnes-tu au cœur de la tempête,
    et détournes-tu le salut habituel des faibles ?
Vois comme d'innombrables despotes des abysses
    tissent des pièges et blessent ton peuple !
Vois jusqu'où s'est étendu le fléau du vent,
    comment les arrogants, alentour, scrutent tout du regard !
Les pauvres, grisonnants d'envie envers les riches,
    portent des flèches trempées dans la bile du lézard.
Un ressentiment tenace a enchaîné le peuple ; les cœurs brûlants de vengeance
    prétendent être des hommes grands par nature.
Le peuple vit de vols, l'harmonie n'existe plus entre frères ;
    le mal enrichit les sérieux et les précieux. Le dieu ardent de l'amour lance
des flèches sur les jeunes gens et les jeunes filles,
    et décoche sa flèche. Pour
le nanti, raconter des histoires flatteuses et tresser des couronnes pour les dames
    ne lui fait pas honte.
Seuls le luxe et l'oisiveté lui plaisent ;
    le travail est perçu comme un fardeau.
Se gaver de nourriture et s'enivrer de vin
    est le plaisir suprême et le but ultime de beaucoup.
Bien que Chios et la Crète montagneuse produisent beaucoup de vin,
    cela suffit à peine à leur gloutonnerie.
Ils n'ont pas la foi ; le ciel, dieu légendaire, n'est qu'une légende pour eux
    Le petit coquin ne craint plus l'enfer avec nous.
Ainsi sommes-nous ballottés par les vagues et les tourbillons,
    sans savoir quel vent porte notre navire.
Nous sommes poussés vers des rochers escarpés sans guide ni rame,
    ni Typhys ni Palinure ne dirigent notre navire.
Ignoreriez-vous ces malheurs et abandonneriez-vous votre tribu,
    alors que vous êtes notre seul bouclier et notre seul protecteur ?
Nos blessures, infligées par la flèche du diable,
    ne peuvent plus être guéries par le médecin.
Toi, élu de Dieu, tu apparaissais parfois sur la lance, et,
    comme le raconte la légende, tu repoussais les étrangers.
Si alors il était possible de chasser l'armée terrestre,
    chasse maintenant les meurtriers les plus redoutables de ta patrie, nous t'en prions !
Déjoue les pièges du lézard du paradis,
    révèle le plan, le complot et la ruse de son destructeur !
La confiance de ton peuple t'anime, et dans l'humble supplication,
    recoure à nous, notre prince et voïvode !
La paix est éternelle et heureuse, des temps paisibles viendront à nous.
    Que le son des trompettes et les batailles sauvages soient loin !
Que tous les troubles mentaux et les maladies physiques soient guéris,
    que le poison qui empoisonne soudainement les âmes humaines soit éradiqué.
Et jadis, les seigneurs reprendront possession de leur patrie, et un
    roi plus grand accédera au pouvoir, lui qui règne maintenant dans la région du Danube.
Que le peuple obéisse à son sceptre, qu'il épargne les ordres des
    administrateurs royaux et qu'il ne soit plus une pierre d'achoppement pour personne.
Que l'erreur de la foi soit oubliée, ainsi que le service indigne de Dieu,
    et que les brebis saintes et fidèles soient de nouveau reconnues comme Père !
Que cessent les querelles et les tempêtes destructrices dans la nation ;
    car par elles périt toute la gloire de la patrie !
Alors nous, les descendants, nous te glorifierons à jamais, Père,
    alors nous t'appellerons l'héritier de notre patrie !

(traduction donnée par la version française de Wikisource tchèque)



Château de Nelahozeves où sont conservés les livres de la bibliothèque de Bohuslav Hasištejnský z Lobkovic