De Republica Emendanda (Andrezj Frycz Modrzewski)

Exceptionnellement, nous franchissions la frontière de la Tchéquie pour découvrir un grand humaniste purement polonais dont la ville de Gdansk s'enorgueillit encore.

Pour un latiniste, le voyage à Cracovie est tout à la fois stimulant, tant les cloîtres et les églises regorgent de stèles ou d’inscriptions, et décevant car les librairies sont quasi vides de livres en latin. Il m’a fallu beaucoup de patience et de recherches pour dénicher un manuel de textes dans une bouquinerie non loin de l’Université Jagellone : Ignacy Lewandowski et Jan Wikarjak, Litterae latinae sermones, Państwowe Wydawnictwo Naukowe, Warszawa 1981. Après les écrits de Cicéron, César, Tite Live, Sénèque, les auteurs eurent l’heureuse initiative de présenter un extrait de l’oeuvre historique de Jan Długosz et un extrait du De Republica emendanda de Andrzej Frycz Modrzewski.

Publié d'abord partiellement à Cracovie en 1551, puis dans sa version intégrale et définitive à Bâle en 1554, le De Republica emendanda est le chef-d’œuvre de la pensée politique polonaise de la Renaissance. Andrzej Frycz Modrzewski (Andreas Fricius Modrevius) a profondément influencé des juristes occidentaux majeurs comme Jean Bodin ou Hugo Grotius, et il passe toujours pour être le père de la démocratie polonaise.

L'œuvre date du règne de Zygmunt II August (Sigismond II Auguste), à l’époque de la glorieuse union Pologne-Lituanie dite "République des Deux Nations", selon une expression impropre, puisque la Pologne était un royaume et la Lituanie un grand duché. Secrétaire du roi, Modrzewski rédige ce traité comme un programme global de modernisation pour prémunir l’État contre les dérives oligarchiques et les tensions religieuses nées de la Réforme.

Le traité est structuré en cinq livres (Libri quinque), embrassant l'intégralité des piliers d'une société juste et stable : 

  • Livre I : De Moribus (Des Mœurs) : L'auteur y soutient, dans la pure tradition aristotélicienne, que la politique est indissociable de la morale. L'État ne put être fort que si les citoyens et les dirigeants pratiquent la vertu et le sens du bien commun.

  • Livre II : De Legibus (Des Lois) : C'est le cœur juridique et révolutionnaire de l'ouvrage. Modrzewski y formule une critique féroce de l'inégalité juridique.

  • Livre III : De Bello (De la Guerre) : Précurseur du droit international et de la notion de "guerre juste", il condamne fermement les guerres d'agression et n'admet la guerre que comme ultime recours défensif.

  • Livre IV : De Ecclesia (De l'Église) : L'auteur prône une pacification religieuse. Face à la Réforme protestante, il propose une Église nationale polonaise tolérante, indépendante de l'autorité temporelle de la papauté romaine.

  • Livre V : De Schola (De l'École) : L'éducation est pensée comme un service public. Modrzewski plaide pour un financement de l'éducation par l'État pour garantir la formation de citoyens éclairés. 



Plusieurs des thèses de l’auteur sont audacieuses pour le XVIème siècle et anticipent le Siècle des Lumières, notamment l’exigence d’une loi unique qui s’appliquerait à tous, sans distinction de l’origine sociale. Par ailleurs, contrairement à la noblesse polonaise qui cherchait à affaiblir la Couronne, Modrzewski défend un pouvoir royal central fort, capable de faire respecter la justice et de protéger les plus faibles.

Vivement critiqué par la noblesse et le clergé, l’ouvrage fut censuré mais circula discrètement et devint rapidement une référence de la pensée politique chrétienne

   

Sur ce tableau de Jan Matejko (1838-1893), Modrzewski est à droite et tient la main d'un paysan.

Les extraits suivants sont donc tirés de l'édition publiée à Varsovie en 1981. 

(Lib. I, De moribus)

Modrzewski a placé en tête de son œuvre De la réforme de l'Etat (Andreae Fricii Modrevii ad regem, senatum, pontifices, presbyteros, equites, populumque Poloniae ac reliquae Sarmatiae commentariorum de Emendanda Republica, Liber I qui est de moribus) le livre Des mœurs, estimant que toute réforme devait commencer par la correction des mœurs corrompues. Il attachait une grande importance à cette question, comme en témoigne l'ampleur même de ce livre.

PRAEFATIO

Qui res ab aliis tractatas scribere ipsi aggrediuntur, duplici nomine sua scripta commendare student : vel certius aliquid a se allatum iri pollicendo, vel quae rudius ab aliis explicata sint, ea verborum et sententiarum luminibus illustrando. Ego vero, etsi nec inventis eorum, qui de Republica scripsere, certius quicquam a me afferri posse sperarem, nec orationis copiosae et elegantis ornatu abundarem, tamen hoc argumentum ideo tractandum suscepi, ut hominibus nostris quasi in una tabula proponerem, quae mihi in nostra Republica emendanda viderentur. Non quod ab aliis id melius et locupletius praestari posse dubitarem, sed ut ipse pro mea parte Reipublicae servirem. Est enim hoc, ut mihi videtur, hominis literarum studiosi, cogitationes suas de iis rebus, quae vel prosint vel obsint Reipublicae, cum aliis communicare eosque vel ad probandum ea, quae dixisset, vel ad improbandum excitare. Sic enim sperem futurum, ut ii, penes quos est potestas, multorum vocibus et quasi suffragiorum conspiratione ad ea, quae recta sint, praecipienda, ea autem, quae perversa, vetanda, facile impellatur. Iam cum nihil unquam tam perfectum ab ullo artifice prodierit, quin a posterioribus vel additum sit aliquid in opere illius, vel mutatum, vel diligentius elimatium, ne id quidem deterrere nos, aut quenquam debet, ut ocio torpescentes non debeamus ad ea manum admovere, in quibus alios videmus multum ante nos laborasse. Neque vero sum nescius non omnibus me hac tractatione nostra satisfacturum esse, qui in multis ne mihi quidem ipse satisfaciam; veruntamen dabimus fortasse aliis aliquid certius perquirendi occasionem. Et tamen conquirere me omnia studuisse, quaedam etiam fortasse invenisse, intelligent, qui librum hunc nostrum legerint. Quod si nihil novi a nobis allatum esset, tamen rectam vel sequi, vel inquirere sententiam iucundum est homini bene cupienti Reipublicae. Neque me offendet, si cui non omnia probabuntur, quae scripsi. C. Lucilium1, hominem Romanum, dicere solitum accepimus2 , ea quae scripsisset, neque ab indoctissimis, neque a doctissimis legi velle, quod alteri nihil intelligerent, alteri plus quam ipse, qui scripsisset. At mihi nihil optabilius nihilque iucundius esset, quam si cogitata haec nostra a doctissimis quibusque legerentur, ut si minus probarent, quae scripsissemus, haberent ansam vel reprehendi nostra, vel ea inveniendi, quae nos late­re. Multas enim in Republica nostra esse et consuetudines et leges, quae emendationis indigeant, permulti sciunt. Nos vero non eam tantum partem, quae ad leges pertineat, sed totam Rempublicam complecti voluimus, quidque de omnibus partibus sentiremus ; ostendimus. Et ego quidem in tenui fortuna natus ³  agnosco nec opis aliquid in me, nec praesidii in authoritate mea esse Reipublicae ; veruntamen facere non possum, quin illi pro virili et appellando omnes ordines, et hortando scriptis meis operam praebeam.

Préface

Ceux qui entreprennent eux-mêmes d’écrire sur des sujets déjà traités par d’autres cherchent à donner du crédit à leurs propres écrits pour une double raison : soit en promettant qu’ils vont apporter quelque chose de plus assuré, soit en éclairant, par les ornements du style et de la pensée, ce qui a été exposé de manière plus rudimentaire par les autres. Pour ma part, bien que je n’espérasse pouvoir apporter quelque chose de plus certain que les découvertes de ceux qui ont écrit sur l'Etat, et que je ne disposasse pas non plus des ressources d’une éloquence abondante et élégante, j’ai néanmoins entrepris de traiter ce sujet afin de présenter, pour ainsi dire sur un même tableau, à nos concitoyens ce qui, selon moi, devrait être amélioré dans notre Etat. Ce n’est pas que je doute que d’autres puissent accomplir cette tâche mieux et plus complètement, mais c’est afin de servir moi-même l'Etat. Car c’est là, me semble-t-il, le propre d’un homme qui s’intéresse aux lettres : communiquer aux autres ses réflexions sur les questions qui peuvent être utiles ou nuisibles à l'Etat, et les pousser soit à approuver ce qu’il a dit, soit à le désapprouver. Ainsi, j’espère qu’il arrivera que ceux qui détiennent le pouvoir soient facilement conduits, par les voix de beaucoup et, pour ainsi dire, par l’accord de leurs suffrages, à prescrire ce qui est juste et à interdire ce qui est mauvais. Or, puisque jamais rien d’aussi parfait n’est sorti des mains d’un artisan qu’un successeur n’ait pu y ajouter quelque chose, ou modifier quelque chose, ou encore polir avec davantage de soin, cela non plus ne doit nous détourner, ni détourner qui que ce soit, de mettre la main à des ouvrages dans lesquels nous voyons que d’autres ont travaillé beaucoup avant nous, sous prétexte que nous resterions engourdis dans l’oisiveté. Je ne suis d’ailleurs pas sans savoir que mon présent travail ne donnera pas satisfaction à tout le monde, puisque, sur bien des points, je ne me satisfais même pas moi-même. Cependant, nous donnerons peut-être à d’autres l’occasion de rechercher quelque chose de plus certain. Et pourtant, ceux qui liront ce livre comprendront que je me suis efforcé de rassembler toutes les informations et que j’en ai peut-être même découvert certaines. Et même si nous n’avions rien apporté de nouveau, il est néanmoins agréable, pour un homme qui souhaite le bien de l'Etat, de suivre ou de rechercher une opinion juste. Je ne serai pas non plus offensé si tout ce que j’ai écrit ne reçoit pas l’approbation de certains. Nous avons appris que Caius Lucilius, un Romain, avait coutume de dire qu’il ne voulait pas que ce qu’il avait écrit soit lu ni par les plus ignorants, ni par les plus savants : les premiers n’y comprendraient rien, tandis que les seconds en comprendraient davantage que lui-même, qui les avait écrits. Pour ma part, rien ne me serait plus souhaitable ni plus agréable que de voir ces réflexions que j’ai conçues être lues par les hommes les plus instruits, afin que, s’ils approuvaient moins ce que j’ai écrit, ils trouvent au moins un motif soit pour critiquer mes idées, soit pour découvrir ce qui m’a échappé. Car beaucoup de gens savent qu’il existe dans notre Etat de nombreuses coutumes et de nombreuses lois qui ont besoin d’être corrigées. Mais nous, nous avons voulu embrasser non seulement la partie qui concerne les lois, mais l'Etat tout entier, et montrer ce que nous pensions de chacune de ses parties.

Pour ma part, je reconnais être né dans une condition modeste et ne disposer en moi-même ni de ressources particulières ni d’une autorité suffisante pour être un soutien à l'Etat. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de lui apporter, dans la mesure de mes forces, mon concours, en m’adressant à tous les ordres de la société et en les exhortant par mes écrits. 

(La suite est à venir sur une page dédiée).


Elisabeth Jane Weston, Westonia virgo Latina

Elisabetha Joanna Westonia (Alžběta Johana Westonia) — connue sous le nom anglais d’Elizabeth Jane Weston, et sous le surnom latin de Virgo Latina — est une poétesse de la Renaissance tardive en Bohême. Née en Angleterre vers 1581-1582 et morte à Prague en 1612, elle est souvent considérée comme l’une des premières grandes femmes de lettres tchèques.

Son histoire est étroitement liée à la cour de Rodolphe II à Prague, alors l’un des grands centres intellectuels et artistiques d’Europe. Enfant, elle quitte l’Angleterre avec sa mère et son beau-père, l’alchimiste Edward Kelley. Elle grandit donc dans l’atmosphère cosmopolite et érudite de la Bohême rudolphine.

Westonia laisse une œuvre poétique en latin, mais elle maîtrisait aussi plusieurs langues européennes, dont l’anglais, l’allemand, l’italien et peut-être le tchèque, bien que l’on ait guère de certitude sur ce point.

Elle composa des élégies, des poèmes de circonstance, des textes moraux, des poèmes adressés à des nobles ou à l’empereur, ainsi que des méditations personnelles sur la pauvreté, la fragilité du destin et la condition féminine. Son œuvre comprend les titres suivants Poemata publiés en 1602, Parthenicon, publié au début du XVIIe siècle.

Des humanistes européens admiraient son talent, et certains contemporains la comparaient aux grands poètes de son temps (voir plus loin le poème de Václav Ripa).

Sa vie fut cependant difficile. Après la disgrâce et la mort d’Edward Kelley, sa famille tombe dans la pauvreté. Westonia écrit souvent pour obtenir protection et soutien financier auprès des puissants. Ses poèmes mêlent donc érudition classique et expérience personnelle du malheur.

Elle meurt très jeune, à Prague, à 30 ans, sans doute épuisée par ses multiples couches. Elle est enterrée dans l’église Saint-Thomas de Malá Strana, où l’on peut encore voir sa pierre tombale.

Source : Wikipedia



Pierre tombale de E. J. Weston (source Magic Bohemia)

Hana Voisine-Jechova parle à juste titre, pour qualifier son style, d’« érudition raffinée [qui] sert à exprimer un désarroi intime » (Histoire de la littérature tchèque, Fayard, p. 195) ; par les sujets abordés, son expression personnelle, sincère et tourmentée, l’usage constant de la mythologie, elle se rattache aussi à l’âge baroque. L’ensemble de ses vers laisse une impression de fluidité élégante, délicate, mais sans grande audace thématique.



Pour aller plus loin :

Donald Cheney (éd.), Neo-Latin Women Writers: Elizabeth Jane Weston and Bathsua Reginald (Makin), Aldershot, Ashgate, 2000.

Marie Elisabeth Ducreux, « Une pédagogie des vertus ? La cour sainte et le prince chrétien dans les pays des Habsbourg », Acta Universitatis Carolinae – Historia Universitatis Carolinae Pragensis, 2011, vol. 50, n° 1, p. 195-215.

J. W. Evans, Rudolf II and His World: A Study in Intellectual History, 1576–1612, Oxford, Oxford University Press, 1973.

Brenda M. Hosington, « Elizabeth Jane Weston and Her Place in the Respublica Litterarum », Acta Conventus Neo-Latini Monasteriensis, Brill, 2015, p. 293-304.

Philippe Malgouyres, La Science de l’émerveillement : Artistes et intellectuels à la cour de Rodolphe II (1552-1612), Paris, Mare & Martin, 2025.

Françoise Waquet, « Qu'est-ce que la République des Lettres ? Essai de sémantique historique», Bibliothèque de l'École des chartes, 1989, t. 147, p. 473-502.

Françoise Waquet, Le latin ou l'empire d'un signe, XVIe-XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1998, 420 p.

Elizabeth Jane Weston, Collected Writings, éd. Donald Cheney et Brenda M. Hosington, Toronto, University of Toronto Press, 2000.

Les poèmes qui suivent sont extraits de :

H. Jechova-Voisine, J. Voisine, « Poésie latine en Bohême : Renaissance et Maniérisme », Cultures d’Europe Centrale, H.S. N°2, Paris, 2002, 

Elisabeth Jane Weston, Westonia, selected works of Elisabeth Jane Wewton, éd. Bret Mulligan et alii, Pixelia Publishing, Stanford O.H.S., 2025.

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AD ELISABETHAM WESTONIAM, NOBILEM POETRIAM (poème de V. Ripa)


Summus ut affirmat Scaliger, dum rexerat orbem
Caesar et Ausonias Domitianus opes,
orta est Sulpitia de gente poëtria virgo
nomine de stirpis dicta puella suae.
Ille hanc Sulpitiam vates superasse Latinos
Ausonii satyras huius et esse putat.
Prima haec Romanas docuit contendere Graiis
carmine divino, docta virago, nurus.
Nec mirum, patria nam virgo poëmata lingua
scripserat, est patrio res minor ore loqui.
Sic Itali, Galli, Hispani, Boiique poëtae
dant multi patrium, rhytmica metra, melos.
At veterum vitant vix cuiquam imitabile vatum
carmen et ignavis res placet illa minus.
Haec aliter sentit Westonia virgo, poëtas
illos dum superat carmine docta suo.
Plaudite, Pierides : Sappho est si dena, sequatur
Sulpitia, at comes huic docta Elizabeth eat.


A LA NOBLE POÉTESSE ELISABETH WESTON


Scaliger nous apprend qu'au temps où Domitien
Gouvernait l'Ausonie et l'univers,
De la gens Sulpitia naquit la poétesse
Qui porta le nom de cette famille.
Elle aurait surpassé les poètes latins
Et composé des satires latines.
Cette savante fille enseignait aux Romaines
Par ses beaux vers, à égaler les Grecs.
Rien d'étonnant, car elle écrivait en sa langue ;
La difficulté est ainsi moins grande.
C'est ainsi qu'Italiens, Gaulois, Espagnols, Tchèques,
Composent dans leur parler national.
Mais emprunter en vers la langue des anciens,
N'attire pas les esprits paresseux.
Tandis que par son chant la docte Westonia
Surpasse les poètes de jadis.
Muses, applaudissez ! Sapho vienne dixième ;
Puis Sulpitia, avec Elisabeth.
                                  (Traduction : Jacques Voisine)


Josepho Scaligero
Elisabetha Ioanna Westonia

Illustris et generose domine,

Quantus fuerit pater tuus, quantum te admirentur omnes eruditi, ex Iusti Lipsii viri incomparabilis testimonio et epistolis vestraque virtute toti innotuit orbi. Quapropter me Scaligeri nominis amantem et studiosam semper fuisse et futuram scias. Tanta enim vis est virtutis, ut absentes etiam de facie nobis ignotos diligamus et veneremur.

Quid autem nunc dicam aut faciam, me favore tuo quod dignam iudices, idque doctissimis ad me litteris confirmes? Ferrea sim et omnis humanitatis expers, nisi manui tuae centum feram oscula, tibi gratias immensas agam, et, cum antea videar dilexisse, nunc qua me decet reverentia te amem et colam.

Unicum ad te magnopere contendens, ut parcior in me laudanda posthac sis. Georgius enim Martinus a Baldhofen, nescio quo raptus oestro, pluris me meaque habet ac ego agnosco. Iudicium quidem tuum grata mente veneror, sed nosti mores et saeculum. Enitar tamen, quantum in me erit, ut quae mihi a te tuique similibus tributa sunt, pietate, virtute et industria consequar, augeam et conservem.

Interim ut Westoniae favere pergas animatus rogo. Illa te, licet terrarum spatio disiunctum, colet ut praesentem.

Dabantur ex aedibus Pisnitianis, XVI Kal. Ian. MDCIII.

 

À Joseph Scaliger
Élisabeth Jeanne Weston

Très illustre et noble seigneur,

La grandeur de votre père et l’admiration que vous portent tous les savants sont désormais connues du monde entier, grâce au témoignage du très remarquable Juste Lipse, à votre correspondance et à votre propre mérite. Sachez donc que j’ai toujours aimé et admiré le nom des Scaliger, et que je continuerai de le faire. Telle est en effet la puissance de la vertu que nous aimons et vénérons même des personnes absentes, que nous ne connaissons pas de vue.

Que puis-je maintenant dire ou faire, lorsque vous me jugez digne de votre faveur et que vous me le confirmez par une lettre adressée à moi avec tant d’érudition ? Je serais de fer et dépourvue de toute humanité si je ne couvrais pas votre main de cent baisers, si je ne vous rendais pas d’immenses actions de grâce, et si, après avoir semblé jusqu’ici vous aimer, je ne vous aimais et ne vous honorais désormais avec toute la révérence qui vous est due.

Je n’ai qu’une seule requête à vous adresser avec insistance : à l’avenir, soyez plus mesuré dans les éloges que vous me prodiguez. Car Georges Martin de Baldhofen, entraîné je ne sais par quel enthousiasme, fait de moi et de mes écrits bien plus de cas que je n’en reconnais moi-même. J’accueille certes votre jugement avec une reconnaissance respectueuse, mais vous connaissez les mœurs de notre temps et du siècle présent. Je m’efforcerai cependant, autant qu’il dépendra de moi, de mériter, d’accroître et de conserver par ma piété, ma vertu et mon travail les qualités que vous et d’autres hommes de votre valeur m’avez attribuées.

En attendant, je vous prie de continuer à témoigner votre bienveillance à Westonia. Bien que séparée de vous par l’étendue des terres, elle vous honorera comme si vous étiez présent.

Écrit de la maison des Pisnitz, le seizième jour avant les calendes de janvier 1603
 (le 17 décembre 1602).


DE INUNDATIONE PRAGAE


Evocat iratos caeli inclementia ventos
imbreque continuo nubila mixta madent.
Molda tumet multum vehemens pluvialibus undis
prorumpens ripis impetuosa suis
largaque per latos diffundit flumina campos
et rapidus siccos proluit amnis agros.
Spumosus verrit per praeceps omnia gurges
et misere insanis cuncta feruntur aquis.
Hinc seges, hinc fructus distracti fluctibus undant,
inde vir inde thorus faeminaque inde natat.
Cerne trabes, pinus et tecta natantia cerne,
volvuntur rapidis prodigiosa vadis.
Septa procelloso late stant gurgite mersa,
sic alto pereunt omnia mersa mari.
Cymba forum sulcat, piscis delubra deorum
contemerat, refugis fluctibus ara madet.
Astant attonitae, sed veste liquente catervae
insuetisque dolent cuncta perire malis.
Talis erat facies furibundum cernere Moldam
et similes undae Deucalionis erant.
Tu, qui monstra freti rabidosve domare furores,
Iova (sic!), potes, nutu tot mala merge tuo !

L'INONDATION DE PRAGUE

L'hostilité du ciel a déchaîné les vents,
Et les nuages regorgent de pluie.
La Moldau s'enfle sous l'afflux de ce déluge
Et violente elle envahit ses rives,
Étalant au loin ses flots par la plaine,
Noyant les champs sous son courant rapide.
Un tourbillon d'écume entraîne vers l'abîme
Tout ce que rencontre l'onde en folie.
Cultures et moissons voguent au gré des flots.
Ici nage un lit, un homme, une femme.
Ailleurs, vois, c'est un pin, une poutre ou un toit,
Tournoyant, ô prodige, sur les ondes.
Là de vastes enclos surgissent des remous;
Tout périt, submergé par cette mer.
Sur la place, un canot; des poissons dans les temples,
Et l'autel inondé des flots errants.
Des groupes stupéfaits, les vêtements trempés,
Pleurent leurs biens perdus dans le désastre.
Ce spectacle qu'offrait la Moldau déchaînée
Evoquait les temps de Deucalion.
Toi qui peux, Jupiter, dompter les flots marins,
D'un signe, engloutis toutes ces misères !                  (Traduction Jacques Voisine)

(D'autres poèmes sur la page dédiée).

Comenius (Jan Amos Komenský) : De Lesnae excidio

 

Jan Amos Komenský, en latin Comenius, est essentiellement connu pour son activité de pédagogue. Mais dans son importante production écrite, plusieurs ouvrages historiques sont consacrés aux bouleversements religieux dont l’Europe Centrale fut victime au XVIIe siècle et au cours de la Guerre de Trente ans.

  • Historia Lasitii (une édition et adaptation réalisée par Komenský d’un texte historique écrit par le noble polonais Jan Łasicki (Lasitius) sur l’Unité des Frères moraves) ;

  • Historia persecutionum ecclesiae Slavonicae (1647) ;

  • Historia de origine et rebus gestis fratrum Bohemicorum ;

  • Continuatio admonitionis fraternae (consacré aux souffrances des populations et aux divisions religieuses durant la Guerre de Trente ans ) ;

  • Le Labyrinthe du monde et le paradis du cœur, en 1623, peut lui-même être rangé dans cette catégorie.

  • Lesnae excidium, anno 1656 in Aprili factum, fide historica narratum
    (« La destruction de Leszno survenue en avril 1656, racontée avec fidélité historique »)

  • Ecclesiae Slavonicae brevis historiola, 1660.

Le Lesnae excidium (« La destruction de Leszno ») est écrit par Jan Amos Comenius immédiatement après l’incendie et le sac de la ville polonaise de Leszno en avril 1656. C’est un texte de circonstances, puisque Comenius le rédige dans les mois qui suivent les événements, sous le coup d’une puissante émotion personnelle : Comenius perdit en effet à Leszno sa maison, ses livres, plusieurs manuscrits, et dut partir en exil pour Amsterdam.

La ville de Leszno (Lissa en allemand), située dans la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie), était devenue au XVIIe siècle un centre intellectuel protestant, mais aussi un refuge pour les exilés religieux, notamment les Frères bohèmes (ou encore Hussites). En effet, après la défaite des protestants tchèques à la Bataille de la Montagne Blanche, les Habsbourg d’Autriche avaient imposé une recatholicisation brutale de la Bohême et de la Moravie. Comenius avait déjà dû fuir une première fois de Moravie et trouver refuge à Leszno vers 1628. Leszno, un des principaux centres intellectuels du protestantisme tchèque, un centre d’édition et d’échange intellectuel, permit alors à Comenius, pendant presque trente années, de produire l’essentiel de son œuvre.

La destruction de Leszno ne se produisit pas pendant la Guerre de Trente ans (1618-1648) mais huit ans plus tard, au cours du « Déluge suédois », ainsi que l’on nomme la guerre menée par la Suède de 1655 à 1666 contre la République des deux nations (Pologne et Lithuanie, unie en fédération de 1569 à 1795). En 1655, le roi de Suède Charles X Gustav envahit la Pologne-Lituanie, provoquant le ralliement aux Suédois de villes majoritairement protestantes, parmi elles Leszno, qu’en 1656œ une armée polonaise attaqua et détruisit.


Lesnae excidium fide historica narratum

Lesna, Poloniae Majoris urbs, ab annis fere triginta vicinis terris, imo remotis etiam regnis, fama notescere coepit, nunc subito funditus eversa praeter famam nihil sui habet reliquum. Quae res ut a fundamento detegi possit, originem et incrementa oppidi hujus repetamus paucis.

Cum ante annos 700 Poloniae dux Mieczislaus Dambrovkam, Boleslai Bohemiae ducis filiam, duceret uxorem cumque illa Christianam una susciperet fidem, factum est, ut inter additos illi ex nobilitate Bohema comites esset Petrus de Bernstein, quem ob egregias virtutum dotes in Polonia detinere volens Mieczislaus donavit opulentis praediis, quorum caput erat villa Leszczyna (i. e. coryletum) dicta ad ipsissima inferioris Silesiae confinia, duodecim a Vratislavia, quinque a Glogovia, decem a Posnania leucis sita. Ab hac ergo residentia sua Petrus de Bernstein denominationis accipiens more gentis initium cum tota posteritate Leszczynii dicti sunt : ad omnes postea in regno dignitates adeo admissi, ut ex hac familia capitanei, castellani, palatini, mareschalli, cancellarii, episcopi et archiepiscopi nunquam defuerint hunc usque in diem. Sed et ad Romanum imperatorem legationes obeundo ob egregie res gestas comitum imperii titulo ornati fuerunt, quo et hactenus gaudent. Leszczyna vero locus ipse paulatim nomen mutare et per crasin Lessna, Germanis autem vicinis Lissa dici coepit : cui ante aliquot supra centum annos oppidi dignitas et titulus concessa fuere a Sigismundo Augusto rege invitante vicina e Silesia opifices, et sic introductus Germanicae linguae usus. Quantum ad religionem, reformata fuit circa idem tempus per illustrissimum Andream comitem in Leszna, palatinum Brzestensum, secundum ritus confessionis Bohemicae, quem et retinuit hucusque, ecclesiarum ejusdem confessionis per Majorem Poloniam quasi metropolis facta. Cum autem post annum 1620 adversus Evangelicos in Bohemia excitata acerrima persecutio insequuta mox ministrorum et nobilitatis proscriptio refugium in Polonia quaerere coegisset, recepit hos suam sub protectionem piissimus heros dominus Raphael de Lessno, palatinus Belsensis, in asylum illis Lessnam, Vlodavam Baranoviamque assignans.

Le récit historiquement fidèle de la destruction de Leszno

Leszno, ville de Grande-Pologne, avait commencé depuis environ trente ans à se faire connaître par sa renommée dans les contrées voisines, et même dans des royaumes éloignés ; maintenant, soudainement détruite de fond en comble, il ne lui reste plus rien d’elle-même sinon sa réputation. Afin que cette affaire puisse être éclaircie depuis son origine, rappelons brièvement les débuts et le développement de cette ville.

Il y a environ sept cents ans, lorsque le duc de Pologne Mieczislas épousa Dąbrówka, fille de Boleslas, duc de Bohême, et qu’avec elle il embrassa la foi chrétienne, il arriva que parmi les nobles bohêmes qui l’accompagnaient se trouvât Pierre de Bernstein. Désireux de le retenir en Pologne à cause de ses remarquables qualités morales, Mieczislas lui donna de riches domaines, dont le principal était le village appelé Leszczyna (c’est-à-dire « coudraie »), situé aux confins mêmes de la Basse-Silésie, à douze lieues de Wrocław, cinq de Głogów et dix de Poznań.

C’est donc de cette résidence que Pierre de Bernstein, prenant selon l’usage de son peuple un nom dérivé du lieu, fut appelé Leszczyński, ainsi que toute sa descendance. Plus tard, les membres de cette famille furent admis à toutes les dignités du royaume à un tel point que jamais jusqu’à ce jour il n’a manqué parmi eux de capitaines, châtelains, palatins, maréchaux, chanceliers, évêques et archevêques. En outre, pour avoir accompli avec éclat des missions auprès de l’empereur romain germanique, ils furent honorés du titre de comtes d’Empire, titre dont ils jouissent encore aujourd’hui.

Quant au lieu même de Leszczyna, il commença peu à peu à changer de nom et, par contraction, à être appelé Lessna, tandis que les Allemands voisins le nommaient Lissa. Il y a un peu plus de cent ans, le roi Sigismond Auguste lui accorda le rang et le titre de ville, en invitant des artisans venus de la Silésie voisine ; ainsi fut introduit l’usage de la langue allemande.

Pour ce qui concerne la religion, la ville fut réformée à peu près à la même époque par le très illustre comte André de Leszno, palatin de Brześć, selon les rites de la confession bohémienne ; elle les conserva jusqu’à ce jour, devenant en quelque sorte la métropole des églises de cette confession dans toute la Grande-Pologne.

Or, après l’année 1620, lorsqu’une très violente persécution fut déclenchée contre les évangéliques en Bohême et qu’elle fut bientôt suivie de la proscription des ministres du culte et de la noblesse, ceux-ci furent contraints de chercher refuge en Pologne. Le très pieux héros Raphaël de Leszno, palatin de Bełz, les prit alors sous sa protection et leur assigna comme asiles Leszno, Włodawa et Baranów.

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La vie de Jean Népomucène par Bohuslav Balbin

Né en 1621 et mort en 1688, le jésuite Bohuslav Balbin s'inscrit dans le contexte de la lutte contre le protestantisme et  la reconquête de la Bohême par le catholicisme, en d'autres termes ce qu'il est courant d'appeler la Contre Réforme.

La Bataille de la Montagne Blanche (1620), qui scelle le sort des Protestants de Bohême et Moravie, permet au Saint Empire Romain et Germanique de supprimer l'indépendance de la Bohême mais aussi de rétablir l'exclusive mainmise du catholicisme sur Prague. La liberté de religion est supprimée, la primauté de la langue allemande durablement instaurée. Malgré la Guerre de Trente Ans, que cette bataille inaugure, la situation de la Bohême et de la Moravie reste inchangée jusqu'au XXème siècle.

Le jeune Balbin bénéficie d'une formation humaniste très poussée dans les établissements jésuites, à Prague, Olomouc et Brno. D'abord enseignant de littérature, il est rapidement suspect aux yeux de ses supérieurs : parfaitement loyal envers ses vœux de jésuite, il est en effet ardemment nationaliste et désire redonner à la langue tchèque la place qui lui a été enlevée. Cette dualité résume d'ailleurs très bien la complexité de la Bohême baroque, où la reconquête catholique germanique coexiste avec une mémoire nationale persistante.

Il se consacre dès lors à une œuvre littéraire encyclopédique, qui mêle l’histoire, la linguistique, la littérature et la construction identitaire, et dont les deux pôles d'intérêt principaux sont l'histoire de la Bohême Moravie et la revendication identitaire à travers l'affirmation de la langue tchèque. Le renouveau nationaliste tchèque du XIXème siècle salue en Balbin un intellectuel érudit, et un patriote attaché à préserver une identité culturelle menacée.

Deux de ses ouvrages ont, plus particulièrement, exercé une influence notable sur la postérité : la Vie de Jean Népomucène et la Dissertatio apologetica pro lingua Slavonica, praecipue Bohemica.

Statue de Jean Népomucène sur le pont Charles à Prague. 

Jean Népomucène (circa1340 - 20 mars 1393) est un prêtre martyr du XIVème siècle, né en Bohême à Nepomuk, jeté dans la Vltava pour avoir voulu préserver le secret de la confession, mais dont le culte se développe essentiellement au XVIIème siècle. 

La Contre Réforme, au XVIIème et au XVIIIème siècles, utilise les figures de sainteté selon une répartition globale et raisonnée, quasi stratégique : ainsi, par exemple, Ignace de Loyola est un modèle d'obéissance et d'engagement au service de la foi, François Xavier montre ce que doit être l'expansion mondiale missionnaire, Charles Borromée illustre la discipline du clergé et l'application du Concile de Trente, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix incarnent un idéal de vie spirituelle intérieure. Jean Népomucène est martyrisé pour avoir voulu défendre un aspect polémique de la controverse entre Catholiques et Protestants, puisque ces derniers ne reconnaissent pas la confession individuelle et le sacrement de réconciliation (jadis de pénitence). En outre, c'est parce qu'il s'est opposé à l'autorité politique qu'il est mort, affirmant par là-même la primauté de l'Eglise, et donc de Rome, sur tout pouvoir politique séculier. C'est donc à un double titre, dogmatique et politique, qu'il est vénéré ( béatification en 1721, canonisation en 1729) et prend une part importante dans la stratégie de reconquête catholique.

Bibliographie sommaire : 

O. Chaline, La Reconquête catholique de l’Europe centrale XVIe-XVIIe siècle, Paris, 1998. 

I. Čornejová, « Le clergé et la définition du patriotisme tchèque baroque », Dix-septième siècle 2011/1 n° 250 , pages 135 à 148, Paris, PUF.

M.E. Ducreux, « Entre catholicisme et protestantisme : l'identité tchèque. ». Le Débat, 1990/2 n° 59, 1990. p.103-121. 

M.-E. Ducreux, « Affrontements et reconquêtes, Églises et États. Dans les États des Habsbourg », dans M. Venard (éd.), Histoire du christianisme, t. ix . L’âge de raison, 1620-1750, Paris, 1997, p. 12-44.

Paule Lerou, « Le culte de saint Jean Népomucène », Mélanges de l’École française de Rome, 103-1, 1991, p. 273-295.

Jean-Baptiste de Marne, Le martyre du secret de la confession ou la vie de S. Jean Nepomucène, 1741 (nombreuses éditions par la suite).

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L’édition transcrite est celle de 1730, publiée à Augsbourg. Ont été retirés la dédicace, le chapitre III relatif au culte du saint, le chapitre IV consacré aux miracles, la prière d’intercession propre à ce saint, un long supplément, propre à cette édition de 1730, de 46 pages consacré à la canonisation.



VITA S. Joannis Nepomuceni Ecclesiae Metropol. Pragensis S. Viti canonici, presb. et mart.

Authore Bohuslao Balbino S. J.

Actis Sanctorum ab hagiographis Societatis Jesu Antverpiensibus ad diem 16. Maii inserta.

PROLOGUS.

I. Nullum umquam tam infelix, tam bonis inimicum, ac tanta sterilitate damnatum Christianae Reipublicae saeculum illuxit, in quo nasci et crescere pietas et virtus non possent : imo quae deteriora fuere tempora, eadem feraciora fuere sanctitatis : adversa enim virtutem non
opprimunt, sed faciunt et factam corroborant. Quod vel in Bohemia nostra Wenceslai, Caroli IV degeneris filii, regis ac caesaris imperium satis ostendit : qui cum princeps esset ignavissimus, idemque in luto sanguine macerato (quod ei et in baptismo, et postea dum infans coronatur,
ominose contigisse scribit Paulus Zidek in Chronico Bohemiae MS.) sederet, id est libidinose et crudeliter regnaret ; tamen in tanta universi regni a capite suo corruptela, Ecclesia
Bohemica, et praecipue Pragensis Metropolitana, tam insigni numero virorum, summa generis claritate, doctrina, rebus fortiter pro Ecclesiae immunitate gestis, vitae innocentia ac sanctimonia, ceterisque magnorum sacerdotum virtutibus eo tempore abundavit, ut non ferrea vel lutea, sed aurea et gemmea Ecclesiae tempora rediisse viderentur.

De his illustribus Pragensis Ecclesiae viris in historia Metropolitanae Pragensis Ecclesiae egimus : nunc S. Joannis Nepomucensis vel Nepomuceni vitam et mortem felicissimam brevi compendio complectar, idque in arcani Confessionis Sacramenti (cui ille vitam suam impendit)
honorem et gloriam.

Ac nihil ego quidem dubitem, tanti martyris vitam pridem conscriptam in antiquitate fuisse ; at haeresis, quae S. Joannis mortem paulo post excepit, iisdem flammis, quibus templa et coenobia omnia apud nos consederunt, corrupisse videtur. Quae igitur de sancto martyre adferemus, in manuscriptis plurimis ea aetate viventium hominum (quorum mihi suppetit copia),
tum in typo expressis codicibus reperta, et in usum summa fide et religione collecta, non tam diligentiae cuiusque meae, quam felicitati, quod inventa sint, adscribantur.

VIE de saint Jean Népomucène, chanoine de l’Église métropolitaine de Prague (Saint-Guy), prêtre et martyr.
Par Bohuslav Balbín, de la Compagnie de Jésus.

Insérée dans les Acta Sanctorum des hagiographes jésuites d’Anvers au 16 mai.

PROLOGUE

I. Jamais aucun siècle de la République chrétienne ne s’est levé si malheureux, si hostile aux biens, ni condamné à une telle stérilité, qu’il n’ait pu voir naître et croître la piété et la vertu. Bien plus, les temps les plus mauvais ont été aussi les plus féconds en sainteté : car les épreuves n’écrasent pas la vertu, mais la produisent et, une fois produite, la fortifient.

C’est ce que montre assez le règne, dans notre Bohême, de Venceslas, fils dégénéré de Charles IV, roi et empereur : prince très indolent, et qui, pour ainsi dire, siégeait dans la boue mêlée de sang (ce qui, écrit Paul Zídek dans sa Chronique de Bohême manuscrite, lui arriva de manière funeste tant au baptême que plus tard, lorsqu’enfant il fut couronné), c’est-à-dire qu’il régnait dans la débauche et la cruauté. Pourtant, au milieu d’une si grande corruption du royaume tout entier à partir de son chef, l’Église de Bohême, et surtout l’Église métropolitaine de Prague, abonda alors d’un si grand nombre d’hommes remarquables — par la très haute noblesse de leur origine, leur doctrine, leurs actions courageuses pour la défense de l’immunité de l’Église, l’innocence de leur vie et leur sainteté, ainsi que par les autres vertus des grands prêtres — qu’il semblait que les temps de l’Église, non de fer ou d’argile, mais d’or et de pierres précieuses, fussent revenus.

Nous avons traité de ces hommes illustres de l’Église de Prague dans l’histoire de cette Église métropolitaine ; maintenant, je vais exposer brièvement la vie et la mort très heureuse de saint Jean de Népomuk, ou Népomucène, et cela en l’honneur et pour la gloire du mystère du sacrement de la confession, pour lequel il consacra sa vie.

Et pour ma part, je ne doute nullement que la vie d’un si grand martyr ait été autrefois rédigée dans le passé ; mais l’hérésie, qui suivit peu après la mort de saint Jean, semble l’avoir détruite dans les mêmes flammes qui consumèrent chez nous tous les temples et les monastères. Ainsi donc, ce que nous rapporterons sur le saint martyr a été trouvé tant dans de nombreux manuscrits d’hommes ayant vécu à cette époque (dont j’ai à disposition une abondance) que dans des ouvrages imprimés ; ces matériaux ont été réunis pour l’usage avec la plus grande fidélité et piété, et doivent être attribués non tant à mon zèle qu’à la chance de les avoir découverts.



CAPUT I

Pueritia S. Joannis, Sacerdotium & cetera munia.

2.
Natus est S. Joannes Nepomucensis in Bohemiae oppido Nepomuk, vel (ut veteres appellabant) Pomuk, in Pilsnensi regione, Praga distans Bavariam versus magnis decem milliariis. Oppidum Nepomuk argenti fodinis quondam nobile, tum religionis antiquae vestigiis, nec minus monte, qui oppido incumbit, et Viridis dicitur, celebratum est: quod nimirum in eo monte (ut ex Annalibus Bohemicis constat) S. Adalbertus Pragensis Episcopus, Roma ad Bohemos gentiles suos rediens, multis annis negatam Bohemiae pluviam, sanctissimae Crucis signo, cum bonis precationibus in campos late jacentes efformato, statim caelo deduxerit ; ac primum hunc montem, totam deinde reliquam Bohemiam gratissimo surgentium herbarum virore recrearit; unde etiam Pomok vel Pomuk, ab immadescendo loco, nomen datum existimo.

Quo anno S. Joannes editus in lucem sit, scire non possumus, ex aetate reliqua suspicamur, inter annum MCCCXX et XXX ortum esse. Parentes, oppidani et mediae fortunae fuerunt, pietate magis quam genere et opibus illustres. Pietatis hoc indicium est, quod aetate jam senecta, cum prole omni carerent, precibus et votis fusis ad Dei Matrem (quae in statua sua sub Viridi monte in coenobio Cisterciensium, non ita procul Nepomuko, religiose a populo colebatur) impetrarint filium ; cui, ut affectus erga Mariam Dei Matrem ipso nomine admoneretur, Joannis imposuere nomen. At non uno beneficio contenta Virgo Mater, quae nuper ex utero sterili Joannem eduxerat, et prope creaverat, eadem recreavit: nam cum puer Joannes in gravissimum incidisset morbum, voto ad ejusdem Divae Virginis simulacrum a parentibus edito, et promissis in aetatem reliquam pro filio obsequiis, protinus surrexit incolumis.

CHAPITRE I

Enfance de saint Jean, sacerdoce et autres fonctions

Saint Jean Népomucène naquit dans la ville de Bohême appelée Nepomuk, ou (comme les anciens la nommaient) Pomuk, dans la région de Pilsen, à une distance de Prague d’environ dix grandes lieues en direction de la Bavière. La ville de Nepomuk fut autrefois célèbre par ses mines d’argent, puis par les vestiges de l’ancienne religion, et non moins par la montagne qui la domine et qu’on appelle « la Verte ». En effet, sur cette montagne (comme le rapportent les Annales de Bohême), saint Adalbert, évêque de Prague, revenant de Rome vers les Bohémiens encore païens, obtint aussitôt du ciel la pluie refusée à la Bohême pendant de nombreuses années, après avoir tracé sur les vastes champs le signe de la très sainte Croix, accompagné de ferventes prières ; et il rendit d’abord à cette montagne, puis à toute la Bohême, la verdure très agréable des plantes renaissantes. C’est, je pense, de cette humidité retrouvée du lieu que vient le nom de Pomok ou Pomuk.

Nous ne pouvons savoir en quelle année saint Jean vint au monde ; d’après le reste de sa vie, nous conjecturons qu’il naquit entre les années 1320 et 1330. Ses parents étaient des habitants de la ville, d’une condition moyenne, plus remarquables par leur piété que par leur naissance ou leurs richesses. Voici une preuve de leur piété : étant déjà avancés en âge et privés de toute descendance, ils obtinrent un fils par des prières et des vœux adressés à la Mère de Dieu (qui était pieusement honorée par le peuple dans sa statue, sous la montagne Verte, dans un monastère cistercien non loin de Nepomuk). Et afin que, par son nom même, leur enfant fût rappelé à la dévotion envers Marie, Mère de Dieu, ils lui donnèrent le nom de Jean.

Mais la Vierge Mère, qui venait de tirer Jean d’un sein stérile et, pour ainsi dire, de le créer, ne se contenta pas d’un seul bienfait : elle le rendit encore à la vie. Car lorsque l’enfant Jean tomba gravement malade, ses parents firent un vœu devant l’image de la même sainte Vierge et promirent des actes de dévotion pour le reste de leur vie en faveur de leur fils ; aussitôt, il se releva sain et sauf.

Frontispice baroque des éditions de 1725 et 1730

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