Elisabeth Jane Weston, Westonia virgo Latina

Elisabetha Joanna Westonia (Alžběta Johana Westonia) — connue sous le nom anglais d’Elizabeth Jane Weston, et sous le surnom latin de Virgo Latina — est une poétesse de la Renaissance tardive en Bohême. Née en Angleterre vers 1581-1582 et morte à Prague en 1612, elle est souvent considérée comme l’une des premières grandes femmes de lettres tchèques.

Son histoire est étroitement liée à la cour de Rodolphe II à Prague, alors l’un des grands centres intellectuels et artistiques d’Europe. Enfant, elle quitte l’Angleterre avec sa mère et son beau-père, l’alchimiste Edward Kelley. Elle grandit donc dans l’atmosphère cosmopolite et érudite de la Bohême rudolphine.

Westonia laisse une œuvre poétique en latin, mais elle maîtrisait aussi plusieurs langues européennes, dont l’anglais, l’allemand, l’italien et peut-être le tchèque, bien que l’on ait guère de certitude sur ce point.

Elle composa des élégies, des poèmes de circonstance, des textes moraux, des poèmes adressés à des nobles ou à l’empereur, ainsi que des méditations personnelles sur la pauvreté, la fragilité du destin et la condition féminine. Son œuvre comprend les titres suivants Poemata publiés en 1602, Parthenicon, publié au début du XVIIe siècle.

Des humanistes européens admiraient son talent, et certains contemporains la comparaient aux grands poètes de son temps (voir plus loin le poème de Václav Ripa).

Sa vie fut cependant difficile. Après la disgrâce et la mort d’Edward Kelley, sa famille tombe dans la pauvreté. Westonia écrit souvent pour obtenir protection et soutien financier auprès des puissants. Ses poèmes mêlent donc érudition classique et expérience personnelle du malheur.

Elle meurt très jeune, à Prague, à 30 ans, sans doute épuisée par ses multiples couches. Elle est enterrée dans l’église Saint-Thomas de Malá Strana, où l’on peut encore voir sa pierre tombale.

Source : Wikipedia



Pierre tombale de E. J. Weston (source Magic Bohemia)

Hana Voisine-Jechova parle à juste titre, pour qualifier son style, d’« érudition raffinée [qui] sert à exprimer un désarroi intime » (Histoire de la littérature tchèque, Fayard, p. 195) ; par les sujets abordés, son expression personnelle, sincère et tourmentée, l’usage constant de la mythologie, elle se rattache aussi à l’âge baroque. L’ensemble de ses vers laisse une impression de fluidité élégante, délicate, mais sans grande audace thématique.



Pour aller plus loin :

Donald Cheney (éd.), Neo-Latin Women Writers: Elizabeth Jane Weston and Bathsua Reginald (Makin), Aldershot, Ashgate, 2000.

Marie Elisabeth Ducreux, « Une pédagogie des vertus ? La cour sainte et le prince chrétien dans les pays des Habsbourg », Acta Universitatis Carolinae – Historia Universitatis Carolinae Pragensis, 2011, vol. 50, n° 1, p. 195-215.

J. W. Evans, Rudolf II and His World: A Study in Intellectual History, 1576–1612, Oxford, Oxford University Press, 1973.

Brenda M. Hosington, « Elizabeth Jane Weston and Her Place in the Respublica Litterarum », Acta Conventus Neo-Latini Monasteriensis, Brill, 2015, p. 293-304.

Philippe Malgouyres, La Science de l’émerveillement : Artistes et intellectuels à la cour de Rodolphe II (1552-1612), Paris, Mare & Martin, 2025.

Françoise Waquet, « Qu'est-ce que la République des Lettres ? Essai de sémantique historique», Bibliothèque de l'École des chartes, 1989, t. 147, p. 473-502.

Françoise Waquet, Le latin ou l'empire d'un signe, XVIe-XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1998, 420 p.

Elizabeth Jane Weston, Collected Writings, éd. Donald Cheney et Brenda M. Hosington, Toronto, University of Toronto Press, 2000.

Les poèmes qui suivent sont extraits de :

H. Jechova-Voisine, J. Voisine, « Poésie latine en Bohême : Renaissance et Maniérisme », Cultures d’Europe Centrale, H.S. N°2, Paris, 2002, 

Elisabeth Jane Weston, Westonia, selected works of Elisabeth Jane Wewton, éd. Bret Mulligan et alii, Pixelia Publishing, Stanford O.H.S., 2025.

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AD ELISABETHAM WESTONIAM, NOBILEM POETRIAM (poème de V. Ripa)


Summus ut affirmat Scaliger, dum rexerat orbem
Caesar et Ausonias Domitianus opes,
orta est Sulpitia de gente poëtria virgo
nomine de stirpis dicta puella suae.
Ille hanc Sulpitiam vates superasse Latinos
Ausonii satyras huius et esse putat.
Prima haec Romanas docuit contendere Graiis
carmine divino, docta virago, nurus.
Nec mirum, patria nam virgo poëmata lingua
scripserat, est patrio res minor ore loqui.
Sic Itali, Galli, Hispani, Boiique poëtae
dant multi patrium, rhytmica metra, melos.
At veterum vitant vix cuiquam imitabile vatum
carmen et ignavis res placet illa minus.
Haec aliter sentit Westonia virgo, poëtas
illos dum superat carmine docta suo.
Plaudite, Pierides : Sappho est si dena, sequatur
Sulpitia, at comes huic docta Elizabeth eat.


A LA NOBLE POÉTESSE ELISABETH WESTON


Scaliger nous apprend qu'au temps où Domitien
Gouvernait l'Ausonie et l'univers,
De la gens Sulpitia naquit la poétesse
Qui porta le nom de cette famille.
Elle aurait surpassé les poètes latins
Et composé des satires latines.
Cette savante fille enseignait aux Romaines
Par ses beaux vers, à égaler les Grecs.
Rien d'étonnant, car elle écrivait en sa langue ;
La difficulté est ainsi moins grande.
C'est ainsi qu'Italiens, Gaulois, Espagnols, Tchèques,
Composent dans leur parler national.
Mais emprunter en vers la langue des anciens,
N'attire pas les esprits paresseux.
Tandis que par son chant la docte Westonia
Surpasse les poètes de jadis.
Muses, applaudissez ! Sapho vienne dixième ;
Puis Sulpitia, avec Elisabeth.
                                  (Traduction : Jacques Voisine)


Josepho Scaligero
Elisabetha Ioanna Westonia

Illustris et generose domine,

Quantus fuerit pater tuus, quantum te admirentur omnes eruditi, ex Iusti Lipsii viri incomparabilis testimonio et epistolis vestraque virtute toti innotuit orbi. Quapropter me Scaligeri nominis amantem et studiosam semper fuisse et futuram scias. Tanta enim vis est virtutis, ut absentes etiam de facie nobis ignotos diligamus et veneremur.

Quid autem nunc dicam aut faciam, me favore tuo quod dignam iudices, idque doctissimis ad me litteris confirmes? Ferrea sim et omnis humanitatis expers, nisi manui tuae centum feram oscula, tibi gratias immensas agam, et, cum antea videar dilexisse, nunc qua me decet reverentia te amem et colam.

Unicum ad te magnopere contendens, ut parcior in me laudanda posthac sis. Georgius enim Martinus a Baldhofen, nescio quo raptus oestro, pluris me meaque habet ac ego agnosco. Iudicium quidem tuum grata mente veneror, sed nosti mores et saeculum. Enitar tamen, quantum in me erit, ut quae mihi a te tuique similibus tributa sunt, pietate, virtute et industria consequar, augeam et conservem.

Interim ut Westoniae favere pergas animatus rogo. Illa te, licet terrarum spatio disiunctum, colet ut praesentem.

Dabantur ex aedibus Pisnitianis, XVI Kal. Ian. MDCIII.

 

À Joseph Scaliger
Élisabeth Jeanne Weston

Très illustre et noble seigneur,

La grandeur de votre père et l’admiration que vous portent tous les savants sont désormais connues du monde entier, grâce au témoignage du très remarquable Juste Lipse, à votre correspondance et à votre propre mérite. Sachez donc que j’ai toujours aimé et admiré le nom des Scaliger, et que je continuerai de le faire. Telle est en effet la puissance de la vertu que nous aimons et vénérons même des personnes absentes, que nous ne connaissons pas de vue.

Que puis-je maintenant dire ou faire, lorsque vous me jugez digne de votre faveur et que vous me le confirmez par une lettre adressée à moi avec tant d’érudition ? Je serais de fer et dépourvue de toute humanité si je ne couvrais pas votre main de cent baisers, si je ne vous rendais pas d’immenses actions de grâce, et si, après avoir semblé jusqu’ici vous aimer, je ne vous aimais et ne vous honorais désormais avec toute la révérence qui vous est due.

Je n’ai qu’une seule requête à vous adresser avec insistance : à l’avenir, soyez plus mesuré dans les éloges que vous me prodiguez. Car Georges Martin de Baldhofen, entraîné je ne sais par quel enthousiasme, fait de moi et de mes écrits bien plus de cas que je n’en reconnais moi-même. J’accueille certes votre jugement avec une reconnaissance respectueuse, mais vous connaissez les mœurs de notre temps et du siècle présent. Je m’efforcerai cependant, autant qu’il dépendra de moi, de mériter, d’accroître et de conserver par ma piété, ma vertu et mon travail les qualités que vous et d’autres hommes de votre valeur m’avez attribuées.

En attendant, je vous prie de continuer à témoigner votre bienveillance à Westonia. Bien que séparée de vous par l’étendue des terres, elle vous honorera comme si vous étiez présent.

Écrit de la maison des Pisnitz, le seizième jour avant les calendes de janvier 1603
 (le 17 décembre 1602).


DE INUNDATIONE PRAGAE


Evocat iratos caeli inclementia ventos
imbreque continuo nubila mixta madent.
Molda tumet multum vehemens pluvialibus undis
prorumpens ripis impetuosa suis
largaque per latos diffundit flumina campos
et rapidus siccos proluit amnis agros.
Spumosus verrit per praeceps omnia gurges
et misere insanis cuncta feruntur aquis.
Hinc seges, hinc fructus distracti fluctibus undant,
inde vir inde thorus faeminaque inde natat.
Cerne trabes, pinus et tecta natantia cerne,
volvuntur rapidis prodigiosa vadis.
Septa procelloso late stant gurgite mersa,
sic alto pereunt omnia mersa mari.
Cymba forum sulcat, piscis delubra deorum
contemerat, refugis fluctibus ara madet.
Astant attonitae, sed veste liquente catervae
insuetisque dolent cuncta perire malis.
Talis erat facies furibundum cernere Moldam
et similes undae Deucalionis erant.
Tu, qui monstra freti rabidosve domare furores,
Iova (sic!), potes, nutu tot mala merge tuo !

L'INONDATION DE PRAGUE

L'hostilité du ciel a déchaîné les vents,
Et les nuages regorgent de pluie.
La Moldau s'enfle sous l'afflux de ce déluge
Et violente elle envahit ses rives,
Étalant au loin ses flots par la plaine,
Noyant les champs sous son courant rapide.
Un tourbillon d'écume entraîne vers l'abîme
Tout ce que rencontre l'onde en folie.
Cultures et moissons voguent au gré des flots.
Ici nage un lit, un homme, une femme.
Ailleurs, vois, c'est un pin, une poutre ou un toit,
Tournoyant, ô prodige, sur les ondes.
Là de vastes enclos surgissent des remous;
Tout périt, submergé par cette mer.
Sur la place, un canot; des poissons dans les temples,
Et l'autel inondé des flots errants.
Des groupes stupéfaits, les vêtements trempés,
Pleurent leurs biens perdus dans le désastre.
Ce spectacle qu'offrait la Moldau déchaînée
Evoquait les temps de Deucalion.
Toi qui peux, Jupiter, dompter les flots marins,
D'un signe, engloutis toutes ces misères !                  (Traduction Jacques Voisine)

(D'autres poèmes sur la page dédiée).

Comenius (Jan Amos Komenský) : De Lesnae excidio

 

Jan Amos Komenský, en latin Comenius, est essentiellement connu pour son activité de pédagogue. Mais dans son importante production écrite, plusieurs ouvrages historiques sont consacrés aux bouleversements religieux dont l’Europe Centrale fut victime au XVIIe siècle et au cours de la Guerre de Trente ans.

  • Historia Lasitii (une édition et adaptation réalisée par Komenský d’un texte historique écrit par le noble polonais Jan Łasicki (Lasitius) sur l’Unité des Frères moraves) ;

  • Historia persecutionum ecclesiae Slavonicae (1647) ;

  • Historia de origine et rebus gestis fratrum Bohemicorum ;

  • Continuatio admonitionis fraternae (consacré aux souffrances des populations et aux divisions religieuses durant la Guerre de Trente ans ) ;

  • Le Labyrinthe du monde et le paradis du cœur, en 1623, peut lui-même être rangé dans cette catégorie.

  • Lesnae excidium, anno 1656 in Aprili factum, fide historica narratum
    (« La destruction de Leszno survenue en avril 1656, racontée avec fidélité historique »)

  • Ecclesiae Slavonicae brevis historiola, 1660.

Le Lesnae excidium (« La destruction de Leszno ») est écrit par Jan Amos Comenius immédiatement après l’incendie et le sac de la ville polonaise de Leszno en avril 1656. C’est un texte de circonstances, puisque Comenius le rédige dans les mois qui suivent les événements, sous le coup d’une puissante émotion personnelle : Comenius perdit en effet à Leszno sa maison, ses livres, plusieurs manuscrits, et dut partir en exil pour Amsterdam.

La ville de Leszno (Lissa en allemand), située dans la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie), était devenue au XVIIe siècle un centre intellectuel protestant, mais aussi un refuge pour les exilés religieux, notamment les Frères bohèmes (ou encore Hussites). En effet, après la défaite des protestants tchèques à la Bataille de la Montagne Blanche, les Habsbourg d’Autriche avaient imposé une recatholicisation brutale de la Bohême et de la Moravie. Comenius avait déjà dû fuir une première fois de Moravie et trouver refuge à Leszno vers 1628. Leszno, un des principaux centres intellectuels du protestantisme tchèque, un centre d’édition et d’échange intellectuel, permit alors à Comenius, pendant presque trente années, de produire l’essentiel de son œuvre.

La destruction de Leszno ne se produisit pas pendant la Guerre de Trente ans (1618-1648) mais huit ans plus tard, au cours du « Déluge suédois », ainsi que l’on nomme la guerre menée par la Suède de 1655 à 1666 contre la République des deux nations (Pologne et Lithuanie, unie en fédération de 1569 à 1795). En 1655, le roi de Suède Charles X Gustav envahit la Pologne-Lituanie, provoquant le ralliement aux Suédois de villes majoritairement protestantes, parmi elles Leszno, qu’en 1656œ une armée polonaise attaqua et détruisit.


Lesnae excidium fide historica narratum

Lesna, Poloniae Majoris urbs, ab annis fere triginta vicinis terris, imo remotis etiam regnis, fama notescere coepit, nunc subito funditus eversa praeter famam nihil sui habet reliquum. Quae res ut a fundamento detegi possit, originem et incrementa oppidi hujus repetamus paucis.

Cum ante annos 700 Poloniae dux Mieczislaus Dambrovkam, Boleslai Bohemiae ducis filiam, duceret uxorem cumque illa Christianam una susciperet fidem, factum est, ut inter additos illi ex nobilitate Bohema comites esset Petrus de Bernstein, quem ob egregias virtutum dotes in Polonia detinere volens Mieczislaus donavit opulentis praediis, quorum caput erat villa Leszczyna (i. e. coryletum) dicta ad ipsissima inferioris Silesiae confinia, duodecim a Vratislavia, quinque a Glogovia, decem a Posnania leucis sita. Ab hac ergo residentia sua Petrus de Bernstein denominationis accipiens more gentis initium cum tota posteritate Leszczynii dicti sunt : ad omnes postea in regno dignitates adeo admissi, ut ex hac familia capitanei, castellani, palatini, mareschalli, cancellarii, episcopi et archiepiscopi nunquam defuerint hunc usque in diem. Sed et ad Romanum imperatorem legationes obeundo ob egregie res gestas comitum imperii titulo ornati fuerunt, quo et hactenus gaudent. Leszczyna vero locus ipse paulatim nomen mutare et per crasin Lessna, Germanis autem vicinis Lissa dici coepit : cui ante aliquot supra centum annos oppidi dignitas et titulus concessa fuere a Sigismundo Augusto rege invitante vicina e Silesia opifices, et sic introductus Germanicae linguae usus. Quantum ad religionem, reformata fuit circa idem tempus per illustrissimum Andream comitem in Leszna, palatinum Brzestensum, secundum ritus confessionis Bohemicae, quem et retinuit hucusque, ecclesiarum ejusdem confessionis per Majorem Poloniam quasi metropolis facta. Cum autem post annum 1620 adversus Evangelicos in Bohemia excitata acerrima persecutio insequuta mox ministrorum et nobilitatis proscriptio refugium in Polonia quaerere coegisset, recepit hos suam sub protectionem piissimus heros dominus Raphael de Lessno, palatinus Belsensis, in asylum illis Lessnam, Vlodavam Baranoviamque assignans.

Le récit historiquement fidèle de la destruction de Leszno

Leszno, ville de Grande-Pologne, avait commencé depuis environ trente ans à se faire connaître par sa renommée dans les contrées voisines, et même dans des royaumes éloignés ; maintenant, soudainement détruite de fond en comble, il ne lui reste plus rien d’elle-même sinon sa réputation. Afin que cette affaire puisse être éclaircie depuis son origine, rappelons brièvement les débuts et le développement de cette ville.

Il y a environ sept cents ans, lorsque le duc de Pologne Mieczislas épousa Dąbrówka, fille de Boleslas, duc de Bohême, et qu’avec elle il embrassa la foi chrétienne, il arriva que parmi les nobles bohêmes qui l’accompagnaient se trouvât Pierre de Bernstein. Désireux de le retenir en Pologne à cause de ses remarquables qualités morales, Mieczislas lui donna de riches domaines, dont le principal était le village appelé Leszczyna (c’est-à-dire « coudraie »), situé aux confins mêmes de la Basse-Silésie, à douze lieues de Wrocław, cinq de Głogów et dix de Poznań.

C’est donc de cette résidence que Pierre de Bernstein, prenant selon l’usage de son peuple un nom dérivé du lieu, fut appelé Leszczyński, ainsi que toute sa descendance. Plus tard, les membres de cette famille furent admis à toutes les dignités du royaume à un tel point que jamais jusqu’à ce jour il n’a manqué parmi eux de capitaines, châtelains, palatins, maréchaux, chanceliers, évêques et archevêques. En outre, pour avoir accompli avec éclat des missions auprès de l’empereur romain germanique, ils furent honorés du titre de comtes d’Empire, titre dont ils jouissent encore aujourd’hui.

Quant au lieu même de Leszczyna, il commença peu à peu à changer de nom et, par contraction, à être appelé Lessna, tandis que les Allemands voisins le nommaient Lissa. Il y a un peu plus de cent ans, le roi Sigismond Auguste lui accorda le rang et le titre de ville, en invitant des artisans venus de la Silésie voisine ; ainsi fut introduit l’usage de la langue allemande.

Pour ce qui concerne la religion, la ville fut réformée à peu près à la même époque par le très illustre comte André de Leszno, palatin de Brześć, selon les rites de la confession bohémienne ; elle les conserva jusqu’à ce jour, devenant en quelque sorte la métropole des églises de cette confession dans toute la Grande-Pologne.

Or, après l’année 1620, lorsqu’une très violente persécution fut déclenchée contre les évangéliques en Bohême et qu’elle fut bientôt suivie de la proscription des ministres du culte et de la noblesse, ceux-ci furent contraints de chercher refuge en Pologne. Le très pieux héros Raphaël de Leszno, palatin de Bełz, les prit alors sous sa protection et leur assigna comme asiles Leszno, Włodawa et Baranów.

(Lire la suite sur la page dédiée)

La vie de Jean Népomucène par Bohuslav Balbin

Né en 1621 et mort en 1688, le jésuite Bohuslav Balbin s'inscrit dans le contexte de la lutte contre le protestantisme et  la reconquête de la Bohême par le catholicisme, en d'autres termes ce qu'il est courant d'appeler la Contre Réforme.

La Bataille de la Montagne Blanche (1620), qui scelle le sort des Protestants de Bohême et Moravie, permet au Saint Empire Romain et Germanique de supprimer l'indépendance de la Bohême mais aussi de rétablir l'exclusive mainmise du catholicisme sur Prague. La liberté de religion est supprimée, la primauté de la langue allemande durablement instaurée. Malgré la Guerre de Trente Ans, que cette bataille inaugure, la situation de la Bohême et de la Moravie reste inchangée jusqu'au XXème siècle.

Le jeune Balbin bénéficie d'une formation humaniste très poussée dans les établissements jésuites, à Prague, Olomouc et Brno. D'abord enseignant de littérature, il est rapidement suspect aux yeux de ses supérieurs : parfaitement loyal envers ses vœux de jésuite, il est en effet ardemment nationaliste et désire redonner à la langue tchèque la place qui lui a été enlevée. Cette dualité résume d'ailleurs très bien la complexité de la Bohême baroque, où la reconquête catholique germanique coexiste avec une mémoire nationale persistante.

Il se consacre dès lors à une œuvre littéraire encyclopédique, qui mêle l’histoire, la linguistique, la littérature et la construction identitaire, et dont les deux pôles d'intérêt principaux sont l'histoire de la Bohême Moravie et la revendication identitaire à travers l'affirmation de la langue tchèque. Le renouveau nationaliste tchèque du XIXème siècle salue en Balbin un intellectuel érudit, et un patriote attaché à préserver une identité culturelle menacée.

Deux de ses ouvrages ont, plus particulièrement, exercé une influence notable sur la postérité : la Vie de Jean Népomucène et la Dissertatio apologetica pro lingua Slavonica, praecipue Bohemica.

Statue de Jean Népomucène sur le pont Charles à Prague. 

Jean Népomucène (circa1340 - 20 mars 1393) est un prêtre martyr du XIVème siècle, né en Bohême à Nepomuk, jeté dans la Vltava pour avoir voulu préserver le secret de la confession, mais dont le culte se développe essentiellement au XVIIème siècle. 

La Contre Réforme, au XVIIème et au XVIIIème siècles, utilise les figures de sainteté selon une répartition globale et raisonnée, quasi stratégique : ainsi, par exemple, Ignace de Loyola est un modèle d'obéissance et d'engagement au service de la foi, François Xavier montre ce que doit être l'expansion mondiale missionnaire, Charles Borromée illustre la discipline du clergé et l'application du Concile de Trente, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix incarnent un idéal de vie spirituelle intérieure. Jean Népomucène est martyrisé pour avoir voulu défendre un aspect polémique de la controverse entre Catholiques et Protestants, puisque ces derniers ne reconnaissent pas la confession individuelle et le sacrement de réconciliation (jadis de pénitence). En outre, c'est parce qu'il s'est opposé à l'autorité politique qu'il est mort, affirmant par là-même la primauté de l'Eglise, et donc de Rome, sur tout pouvoir politique séculier. C'est donc à un double titre, dogmatique et politique, qu'il est vénéré ( béatification en 1721, canonisation en 1729) et prend une part importante dans la stratégie de reconquête catholique.

Bibliographie sommaire : 

O. Chaline, La Reconquête catholique de l’Europe centrale XVIe-XVIIe siècle, Paris, 1998. 

I. Čornejová, « Le clergé et la définition du patriotisme tchèque baroque », Dix-septième siècle 2011/1 n° 250 , pages 135 à 148, Paris, PUF.

M.E. Ducreux, « Entre catholicisme et protestantisme : l'identité tchèque. ». Le Débat, 1990/2 n° 59, 1990. p.103-121. 

M.-E. Ducreux, « Affrontements et reconquêtes, Églises et États. Dans les États des Habsbourg », dans M. Venard (éd.), Histoire du christianisme, t. ix . L’âge de raison, 1620-1750, Paris, 1997, p. 12-44.

Paule Lerou, « Le culte de saint Jean Népomucène », Mélanges de l’École française de Rome, 103-1, 1991, p. 273-295.

Jean-Baptiste de Marne, Le martyre du secret de la confession ou la vie de S. Jean Nepomucène, 1741 (nombreuses éditions par la suite).

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L’édition transcrite est celle de 1730, publiée à Augsbourg. Ont été retirés la dédicace, le chapitre III relatif au culte du saint, le chapitre IV consacré aux miracles, la prière d’intercession propre à ce saint, un long supplément, propre à cette édition de 1730, de 46 pages consacré à la canonisation.



VITA S. Joannis Nepomuceni Ecclesiae Metropol. Pragensis S. Viti canonici, presb. et mart.

Authore Bohuslao Balbino S. J.

Actis Sanctorum ab hagiographis Societatis Jesu Antverpiensibus ad diem 16. Maii inserta.

PROLOGUS.

I. Nullum umquam tam infelix, tam bonis inimicum, ac tanta sterilitate damnatum Christianae Reipublicae saeculum illuxit, in quo nasci et crescere pietas et virtus non possent : imo quae deteriora fuere tempora, eadem feraciora fuere sanctitatis : adversa enim virtutem non
opprimunt, sed faciunt et factam corroborant. Quod vel in Bohemia nostra Wenceslai, Caroli IV degeneris filii, regis ac caesaris imperium satis ostendit : qui cum princeps esset ignavissimus, idemque in luto sanguine macerato (quod ei et in baptismo, et postea dum infans coronatur,
ominose contigisse scribit Paulus Zidek in Chronico Bohemiae MS.) sederet, id est libidinose et crudeliter regnaret ; tamen in tanta universi regni a capite suo corruptela, Ecclesia
Bohemica, et praecipue Pragensis Metropolitana, tam insigni numero virorum, summa generis claritate, doctrina, rebus fortiter pro Ecclesiae immunitate gestis, vitae innocentia ac sanctimonia, ceterisque magnorum sacerdotum virtutibus eo tempore abundavit, ut non ferrea vel lutea, sed aurea et gemmea Ecclesiae tempora rediisse viderentur.

De his illustribus Pragensis Ecclesiae viris in historia Metropolitanae Pragensis Ecclesiae egimus : nunc S. Joannis Nepomucensis vel Nepomuceni vitam et mortem felicissimam brevi compendio complectar, idque in arcani Confessionis Sacramenti (cui ille vitam suam impendit)
honorem et gloriam.

Ac nihil ego quidem dubitem, tanti martyris vitam pridem conscriptam in antiquitate fuisse ; at haeresis, quae S. Joannis mortem paulo post excepit, iisdem flammis, quibus templa et coenobia omnia apud nos consederunt, corrupisse videtur. Quae igitur de sancto martyre adferemus, in manuscriptis plurimis ea aetate viventium hominum (quorum mihi suppetit copia),
tum in typo expressis codicibus reperta, et in usum summa fide et religione collecta, non tam diligentiae cuiusque meae, quam felicitati, quod inventa sint, adscribantur.

VIE de saint Jean Népomucène, chanoine de l’Église métropolitaine de Prague (Saint-Guy), prêtre et martyr.
Par Bohuslav Balbín, de la Compagnie de Jésus.

Insérée dans les Acta Sanctorum des hagiographes jésuites d’Anvers au 16 mai.

PROLOGUE

I. Jamais aucun siècle de la République chrétienne ne s’est levé si malheureux, si hostile aux biens, ni condamné à une telle stérilité, qu’il n’ait pu voir naître et croître la piété et la vertu. Bien plus, les temps les plus mauvais ont été aussi les plus féconds en sainteté : car les épreuves n’écrasent pas la vertu, mais la produisent et, une fois produite, la fortifient.

C’est ce que montre assez le règne, dans notre Bohême, de Venceslas, fils dégénéré de Charles IV, roi et empereur : prince très indolent, et qui, pour ainsi dire, siégeait dans la boue mêlée de sang (ce qui, écrit Paul Zídek dans sa Chronique de Bohême manuscrite, lui arriva de manière funeste tant au baptême que plus tard, lorsqu’enfant il fut couronné), c’est-à-dire qu’il régnait dans la débauche et la cruauté. Pourtant, au milieu d’une si grande corruption du royaume tout entier à partir de son chef, l’Église de Bohême, et surtout l’Église métropolitaine de Prague, abonda alors d’un si grand nombre d’hommes remarquables — par la très haute noblesse de leur origine, leur doctrine, leurs actions courageuses pour la défense de l’immunité de l’Église, l’innocence de leur vie et leur sainteté, ainsi que par les autres vertus des grands prêtres — qu’il semblait que les temps de l’Église, non de fer ou d’argile, mais d’or et de pierres précieuses, fussent revenus.

Nous avons traité de ces hommes illustres de l’Église de Prague dans l’histoire de cette Église métropolitaine ; maintenant, je vais exposer brièvement la vie et la mort très heureuse de saint Jean de Népomuk, ou Népomucène, et cela en l’honneur et pour la gloire du mystère du sacrement de la confession, pour lequel il consacra sa vie.

Et pour ma part, je ne doute nullement que la vie d’un si grand martyr ait été autrefois rédigée dans le passé ; mais l’hérésie, qui suivit peu après la mort de saint Jean, semble l’avoir détruite dans les mêmes flammes qui consumèrent chez nous tous les temples et les monastères. Ainsi donc, ce que nous rapporterons sur le saint martyr a été trouvé tant dans de nombreux manuscrits d’hommes ayant vécu à cette époque (dont j’ai à disposition une abondance) que dans des ouvrages imprimés ; ces matériaux ont été réunis pour l’usage avec la plus grande fidélité et piété, et doivent être attribués non tant à mon zèle qu’à la chance de les avoir découverts.



CAPUT I

Pueritia S. Joannis, Sacerdotium & cetera munia.

2.
Natus est S. Joannes Nepomucensis in Bohemiae oppido Nepomuk, vel (ut veteres appellabant) Pomuk, in Pilsnensi regione, Praga distans Bavariam versus magnis decem milliariis. Oppidum Nepomuk argenti fodinis quondam nobile, tum religionis antiquae vestigiis, nec minus monte, qui oppido incumbit, et Viridis dicitur, celebratum est: quod nimirum in eo monte (ut ex Annalibus Bohemicis constat) S. Adalbertus Pragensis Episcopus, Roma ad Bohemos gentiles suos rediens, multis annis negatam Bohemiae pluviam, sanctissimae Crucis signo, cum bonis precationibus in campos late jacentes efformato, statim caelo deduxerit ; ac primum hunc montem, totam deinde reliquam Bohemiam gratissimo surgentium herbarum virore recrearit; unde etiam Pomok vel Pomuk, ab immadescendo loco, nomen datum existimo.

Quo anno S. Joannes editus in lucem sit, scire non possumus, ex aetate reliqua suspicamur, inter annum MCCCXX et XXX ortum esse. Parentes, oppidani et mediae fortunae fuerunt, pietate magis quam genere et opibus illustres. Pietatis hoc indicium est, quod aetate jam senecta, cum prole omni carerent, precibus et votis fusis ad Dei Matrem (quae in statua sua sub Viridi monte in coenobio Cisterciensium, non ita procul Nepomuko, religiose a populo colebatur) impetrarint filium ; cui, ut affectus erga Mariam Dei Matrem ipso nomine admoneretur, Joannis imposuere nomen. At non uno beneficio contenta Virgo Mater, quae nuper ex utero sterili Joannem eduxerat, et prope creaverat, eadem recreavit: nam cum puer Joannes in gravissimum incidisset morbum, voto ad ejusdem Divae Virginis simulacrum a parentibus edito, et promissis in aetatem reliquam pro filio obsequiis, protinus surrexit incolumis.

CHAPITRE I

Enfance de saint Jean, sacerdoce et autres fonctions

Saint Jean Népomucène naquit dans la ville de Bohême appelée Nepomuk, ou (comme les anciens la nommaient) Pomuk, dans la région de Pilsen, à une distance de Prague d’environ dix grandes lieues en direction de la Bavière. La ville de Nepomuk fut autrefois célèbre par ses mines d’argent, puis par les vestiges de l’ancienne religion, et non moins par la montagne qui la domine et qu’on appelle « la Verte ». En effet, sur cette montagne (comme le rapportent les Annales de Bohême), saint Adalbert, évêque de Prague, revenant de Rome vers les Bohémiens encore païens, obtint aussitôt du ciel la pluie refusée à la Bohême pendant de nombreuses années, après avoir tracé sur les vastes champs le signe de la très sainte Croix, accompagné de ferventes prières ; et il rendit d’abord à cette montagne, puis à toute la Bohême, la verdure très agréable des plantes renaissantes. C’est, je pense, de cette humidité retrouvée du lieu que vient le nom de Pomok ou Pomuk.

Nous ne pouvons savoir en quelle année saint Jean vint au monde ; d’après le reste de sa vie, nous conjecturons qu’il naquit entre les années 1320 et 1330. Ses parents étaient des habitants de la ville, d’une condition moyenne, plus remarquables par leur piété que par leur naissance ou leurs richesses. Voici une preuve de leur piété : étant déjà avancés en âge et privés de toute descendance, ils obtinrent un fils par des prières et des vœux adressés à la Mère de Dieu (qui était pieusement honorée par le peuple dans sa statue, sous la montagne Verte, dans un monastère cistercien non loin de Nepomuk). Et afin que, par son nom même, leur enfant fût rappelé à la dévotion envers Marie, Mère de Dieu, ils lui donnèrent le nom de Jean.

Mais la Vierge Mère, qui venait de tirer Jean d’un sein stérile et, pour ainsi dire, de le créer, ne se contenta pas d’un seul bienfait : elle le rendit encore à la vie. Car lorsque l’enfant Jean tomba gravement malade, ses parents firent un vœu devant l’image de la même sainte Vierge et promirent des actes de dévotion pour le reste de leur vie en faveur de leur fils ; aussitôt, il se releva sain et sauf.

Frontispice baroque des éditions de 1725 et 1730

(la suite sur la page dédiée à ce texte). 

De miseria humana

Le De miseria humana de Bohuslav Hasištejnský z Lobkovic est un remarquable exemple de la longue tradition antique et chrétienne d'écrits traitant de la fragilité humaine. 

Cette humaine misère n'est pas que physique, ou matérielle : l'auteur démontre qu'elle est aussi sociale, psychologique, morale.

Dès la naissance, le bébé est ontologiquement, pour cause de péché originel,  condamné à la souffrance, à la fragilité. Enfant, il dépend d'autrui et découvre l'injustice ; les passions s'emparent de lui à l'adolescence ; à l'âge adulte il connaît guerres, mensonges, corruption, vols ; la vieillesse est le temps du naufrage physique et de la désillusion. Tous, hommes de guerre, politiciens, commerçants, agriculteurs et même scientifiques et savants  sont victimes des calamités qu'énumère l'auteur. La vraie vie heureuse n'est pas de ce monde, et seule l'âme peut être récompensée par la béatitude de la vie immortelle en Dieu. 

A l'appui de son propos, en vrai humaniste chrétien Bohuslav Hasištejnský z Lobkovic use de l'autorité des classiques, de la Bible et des pères de l'Eglise.  Citons, pour la première catégorie : Pline l'Ancien, Plaute, Platon, Aristote, Horace, Juvénal, Virgile, Homère, Hérodote, Thucydide, Lucrèce, Tite Live, Plutarque, Valère Maxime, Hésiode. Les auteurs chrétiens sont moins nombreux : Paul de Tarse, Augustin d'Hippone, Jérôme de Stridon, Eusèbe de Césarée, Origène. 

L'originalité de ce texte ne réside ni dans son sujet, maintes fois traité, ni dans sa structure générale reprise du De Contemptu Mundi d'Innocent III ; il faut la chercher dans le catalogue chronologique des souffrances humaines, et surtout dans l'élégance d'un latin rhétorique particulièrement riche. Le pathos se déploie à l'aide d'anaphores, de parataxe et d'hypotaxe, dans des phrases usant des tons  pathétique, ironique et satirique. Enfin, pour finir d'emporter la conviction du lecteur, l'auteur use d'énumérations, d'hyperboles, de comparaisons, d'allusions, d'oppositions dialectiques. 

Sources du texte : Ryba, B. (éd.) Bohuslaus Hassensteinius baro a Lobkowicz, Scripta moralia. Oratio ad Argentinses. Mémoire d'Alexandri de Imola, Lipsiae 1937 ; 

https://sources.cms.flu.cas.cz/src/index.php?s=v&bookid=1186&page=13

                                            La misère (Jules Desbois, Musée d'Orsay)

DE MISERIA HUMANA

De miseriis calamitatibusque humanis scribere mihi instituenti commodissimum videtur ab ortu nativitateque ordiri. Neque enim consilium est originis nostrae processus conceptumque memorare, cuius profecto tanta foeditas est, ut Plinius, vir doctissimus, non immerito dementiam eorum admiretur, qui ab huiusmodi initiis se ad superbiam genitos putant. Natus homo a fletu statim vagituque vitam auspicatur ; quod enim Zoroastrem Bactrianorum regem eadem, qua genitus est, die risisse perhibent, adeo rarum est, ut in portentis habeatur. Excipiunt deinde vincula manuum pedumque. Et cum natura ceteris animantibus dederit, ut in lucem edita statim, quae his conducunt, intelligant et adversa reformident, homo, qui se animalium nobilissimum existimat, nihil horum penitus novit. Sed neque ingredi cibumve sumere absque institutione et disciplina scit, moriturus certe quamprimum, nisi illius imbecillitas aliena ope sustentaretur. 

En entreprenant d’écrire sur les misères et les calamités humaines, il me semble opportun de commencer par la naissance. Il n’est nullement utile de rappeler le processus de notre origine et de notre conception, tant cette dernière est hideuse ; aussi Pline, homme très savant, s’émerveille-t-il à juste titre de la folie de ceux qui s’imaginent être nés pour l’orgueil à partir de tels commencements. L’homme, à peine né, inaugure sa vie par des pleurs et des cris ; car ce que l’on raconte de Zoroastre, roi des Bactriens, qu’il aurait ri le jour même de sa naissance, est si rare qu’on le considère comme un prodige. Viennent ensuite les liens qui entravent ses mains et ses pieds. Et tandis que la nature a donné aux autres animaux d’instinct la faculté, dès leur venue au jour, de reconnaître ce qui leur est utile et de craindre ce qui leur nuit, l’homme, qui se croit le plus noble des animaux, ne sait rien de tout cela. Il ne sait ni marcher ni prendre sa nourriture sans enseignement ni discipline, et il mourrait rapidement si sa faiblesse n’était soutenue par l’aide d’autrui. 

Postquam autem pedes solidius stabiliusque figere et linguam balbutientem in sermonem clarum formare coepit, quottidianas cum coaetaneis rixas iurgiaque exercet, dum et eos offendit et se ab eis offensum queritur. Haec autem omnis contentio est solum de crepundiis, nucibus, crepitaculis turbinibusque, ut pueriles hae querelae non tantum alienis, sed ipsis parentibus molestae fastidioque plenae sint. Affligitur interim ferulis scuticisque et mortuos, ut loquitur Plautus, incursat boves. Si vultum pudore demiserit tacueritque, pudor silentiumque suum, quasi sint indicia animi minime generosi, reprehenduntur. Sin autem quid liberius petulantiusque protulerit, notatur in eo licentia verborum et libertas immodestiae adscribitur, quodque multo prudentioribus dictum impune esset, id pueris, qui venia digniores erant, dixisse fraudi est. Ad alterius arbitrium comedunt bibuntque. Nunquam, quando volunt, dormiunt vigilantque, sed cum is, cuius curae potestatique commissi sunt, iubet. Si quando se voluptati tradere et venari, piscari aucuparique ceterisque id genus exercitationibus animos laxare cupiunt, arcentur ab omnibus, quasi neque aquarum pericula neque silvarum latrocinia cavere didicerint. Accidit etiam saepe, ut non ob culpam verbera luant, sed ut magistrorum irae satisfaciant saevitiamque expleant. Sunt enim plerique ex eo numero adeo stulti, ut convicio iniuriaque lacessiti non in auctores iniuriae, sed in pueros bilem conceptam evomant. Non sum equidem tam imperitus rerum humanarum, ut aetati tenerae nimium indulgendum arbitrer, sed doleo querorque eo nos sive fato quodam sive, ut christiane loquar, primi praevaricatione parentis redactos, ut sine huiusmodi afflictionibus ad virtutis frugem pervenire non possimus. 

Quand pourtant il commence à affermir plus solidement ses pas et à former d’une langue balbutiante un langage clair, il s’adonne chaque jour à des querelles et disputes avec ses camarades du même âge : il les offense et se plaint d’être offensé par eux. Et tous ces conflits ne portent que sur des hochets, des noix, des crécelles ou des toupies, de sorte que ces plaintes enfantines deviennent fastidieuses et pénibles non seulement pour les étrangers mais même pour leurs parents. Entre-temps, il est accablé de verges et de fouets et « charge les bœufs morts », comme dit Plaute. S’il baisse le regard par pudeur et se tait, sa réserve et son silence, comme indices d’un esprit peu généreux, sont blâmés. Mais si, au contraire, il laisse échapper quelque parole un peu trop libre ou impertinente, on note chez lui une licence de langage et une liberté imputée à l’impudence ; et ce qui aurait été dit impunément par des hommes beaucoup plus prudents, est reproché aux enfants, qui pourtant sont plus dignes d’indulgence. Ils mangent et boivent selon le vouloir d’autrui. Jamais ils ne dorment ni ne veillent quand ils le souhaitent, mais quand l’ordonne la personne à la garde et au pouvoir de laquelle ils ont été livrés. S’ils veulent parfois s’adonner au plaisir, chasser, pêcher, prendre des oiseaux et se détendre l’esprit par toutes sortes d’exercices semblables, on les en empêche, comme s’ils n’avaient appris à se garder ni des dangers de l’eau ni des brigands des forêts. Il arrive même souvent qu’ils soient frappés non par faute, mais pour satisfaire la colère des maîtres et assouvir leur cruauté. Beaucoup de ces derniers sont en effet si stupides, que, irrités par une injure ou un affront, ils ne s’en prennent pas aux auteurs de l’injure, mais déversent leur bile sur les enfants. Je ne suis pas, pour ma part, si ignorant des choses humaines que je croie qu’il faille trop complaire à un âge tendre, mais je déplore et je dénonce ce fait : que nous soyons réduits, soit par une certaine fatalité, soit, pour parler chrétiennement, par la transgression de notre premier père, à ne pouvoir arriver aux fruits de la vertu sans de telles afflictions. 

Progressi in adolescentiam et famosum illud Pythagorae bivium, magna ex parte voluptates deliciasque sectantur. Quorum si qui ad amores Veneremque se transferunt, gemunt ante fores puellarum, suspirant lamentanturque, dies noctesque insomnes ducunt. Si amica parumper arriserit, efferuntur gaudio futili inanique laetitia deliquescunt, quasi plane optime felicissimeque cum eis agatur. Si subtristem vultum ostenderit, adeo franguntur animo, ut vitam sibi acerbam intolerabilemque existiment. Nulla his constantia, nulla compositio morum est. Incedunt nonnunquam pallida facie, promissa barba, habitu sordido ; rursus autem coronantur rosis et comam aut in gradus frangunt aut calamistris inurunt atque in tantum effeminantur, ut eas, quas amant, immundiciis superent, negligunt famam, amicos recta monentes hostiliter persequuntur. Et quamvis infinita illis pericula immineant, adeo tamen caeci improvidique sunt, ut omnia contemnant et, quocunque libido ducit, praecipites eant. Omnis eorum cogitatio circa puellas versatur : de his somniant, has expetunt et omnes suas curas sollicitudinesque in his defigunt et collocant. Ad harum nomen aspectumque subinde et pallent et erubescunt atque, ut eleganter dictum est, in alieno vivunt corpore, in suo mortui sunt. Hos profecto nisi miserrimos dixerimus, vereor, ne plus illis, qui amant, insanire videamur. Multi etiam ex his, dum non tantum ipsi sumptuose vivunt, sed etiam puellis gemmas, aurum, sericum et sumptus ceteros subministrant, amplissima patrimonia dissipaverunt, et qui antea plurimi existimati sunt, opibus consumptis omnibus despectui ludibrioque fuerunt. Unde desperatio nata est, ex qua deinde maxima atrocissimaque scelera profluxerunt.  

Parvenus à l’adolescence et à ce célèbre carrefour de Pythagore, ils se mettent pour la plupart à rechercher les plaisirs et les délices. Parmi eux, ceux qui se tournent vers l’amour et vers Vénus gémissent devant la porte des jeunes filles, soupirent et se lamentent, et passent leurs jours et leurs nuits sans dormir. Si leur bien-aimée leur adresse un léger sourire, ils sont transportés d’une joie frivole et se fondent dans un bonheur vain, comme si tout allait pour eux de la manière la meilleure et la plus heureuse. Mais si elle montre un visage un peu triste, ils sont si brisés dans leur esprit qu’ils estiment leur vie amère et insupportable. Il n’y a chez eux aucune constance, aucune règle de conduite. Parfois ils marchent le visage pâle, la barbe laissée pousser, vêtus de façon négligée ; puis, au contraire, ils se couronnent de roses et arrangent leurs cheveux en boucles ou les frisent au fer, et ils deviennent à ce point efféminés qu’ils surpassent même, par leur manque de propreté, les femmes qu’ils aiment. Ils négligent leur réputation, et poursuivent avec hostilité les amis qui les avertissent avec droiture. Et bien que d’innombrables dangers les menacent, ils sont pourtant si aveugles et imprévoyants qu’ils méprisent tout et se précipitent partout où le désir les entraîne. Toute leur pensée tourne autour des jeunes filles : ils rêvent d’elles, les désirent, et fixent et placent en elles toutes leurs préoccupations et leurs inquiétudes. Au nom ou à la vue de celles-ci, ils pâlissent ou rougissent tour à tour, et, comme on l’a dit avec élégance, ils vivent dans le corps d’autrui et sont morts dans le leur. Si nous ne les appelions pas véritablement très misérables, je crains que nous paraissions plus fous que ceux qui aiment. Beaucoup d’entre eux aussi, non seulement vivent eux-mêmes dans le luxe, mais fournissent encore aux jeunes filles des pierres précieuses, de l’or, de la soie et d’autres dépenses ; ils ont dissipé d’immenses patrimoines, et ceux qui auparavant étaient tenus en très haute estime, une fois toutes leurs richesses consumées, sont devenus objets de mépris et de moquerie. De là est née la désespérance, d’où ont ensuite jailli les crimes les plus grands et les plus atroces.

Late hoc loco vagari possem et omnes veterum comoedias fabulasque repetere innumerisque confirmare ea, quae locutus sum, exemplis. Possem itidem referre, quot caedibus incendiisque pestiferae hae cupiditates humanum genus saepenumero involverint, quot urbes nationesque perdiderint. Sed alio nostra festinat oratio neque etiam ullum arbitror, apud quem haec dubia sint.


Je pourrais ici m’étendre longuement et rappeler toutes les comédies et les fables des anciens, et confirmer par d’innombrables exemples ce que j’ai dit. Je pourrais aussi rapporter combien de meurtres et d’incendies ces passions funestes ont souvent entraîné le genre humain, combien de villes et de peuples elles ont détruits. Mais mon discours se hâte vers un autre sujet, et je ne pense pas non plus qu’il y ait quelqu’un pour qui ces choses soient douteuses.

Continuabitur(sur la page dédiée) 

Un guide touristique du XVIIème siècle

C'est en lisant l'ouvrage d'Ève Menk -Bertrand : L’image de Vienne et de Prague à l’époque baroque (1650-1740). Essai d’histoire des représentations. Collection « Les Mondes germaniques », Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2008, que j'ai découvert ce long texte latin.

Rédigé au XVIIème siècle par un auteur dont nous ne connaissons que le nom, Martinus Czabanius Mitczinenus,  la Descriptio honorificentissima nobilissimae atque amplissimae regiae urbis pragensis, Metropolis totius Bohemiaeest une sorte de guide décrivant la ville de Prague au XVIIème siècle. 

Le texte  est repris depuis le site Česká digitální knihovna (https://www.digitalniknihovna.cz/cdk) qui diffuse les pages scannées de l'édition de 1652. 

               Vue sur Prague depuis la tour d'observation de la colline de Petrin DaLiu-iStock


 Urbem Pragensem describere non erat meum propositum, sed cum sit omnibus subditis amabilis et gratiosus Sacrae Caesareae Regiaeque Maiestatis, cum Serenissimae Reginae adventus, qui ad salutem totius inclyti Regni Bohemiae spectat, situsque non omnibus usquequaque peregrinis notus sit, placuit praestantiora, quae sine fraude omitti non possint, nempe : Urbis pulchritudinem scire cupientibus hoc meo operi inserere; alia, quae intacta ac illibata, relinquere ; tantum maiora ad praesens tempus, quam brevissimis passibus, patronis patefacere.

Praga primum velut a suis cunabulis assurgere coepit, cuius fundamenta dicitur iecisse Lybussa, iunior Croci filia, ingenio, ratione, sapientia, spiritu vatidaco excellentissima, cuius splendor velut nobilissimae gemmae per tot saeculorum saecula aetatesque lucet, omnibusque posteris commendata esse debeat. Quae excisis arboribus domum ligneam mirae altitudinis in monte Wissegrad ad fluvium aedificavit, vaticinia edidit ; de cuius nomine cum disceptaretur, iussit ex artificibus qui primus occurreret rogari quid ageret ? ac ex primo verbo vocari urbem. Interrogatus faber lignarius limen se agere dixit, quod Bohemice prah dicitur ; inde nomen inditum Praha est, quod multi coram ea caput inclinaturi essent, nempe Pragensi limine etiam magnos hostiles monarchas laeso pede terga vertisse, prout acta memorabiliora in historiis antiquis exposita testantur. Haec Primislao (aratore quidem sed culto viro) nupsit, ut possint disseminari subditi, recipi, foveri, promissa ad eam rem census remissione, aedificantibus civibus, a quibus gens Bohemicae nationis pullulavit. Deinde muro cincta tandem amplificata et ornata est a Duce Udalrico, anno 1108. Est autem Praga Regni Bohemiae metropolis, loco percommodo et amoeno sita, tanta magnitudine, tanta opportunitate loci, ut tres amplissimas civitates complectatur. Natura suis partibus longiusque laxa et amplificata, in Veterem, Novam et Parvam, harum unaquaeque suum habet senatum et iurisdictionem.

    Décrire la ville de Prague n’était pas mon propos ; mais comme elle est aimable et chère à tous les sujets de la Sacrée Majesté Impériale et Royale, et puisque l’arrivée de la Sérénissime Reine, qui concerne le salut de tout l’illustre Royaume de Bohême, ainsi que la situation des lieux ne sont pas partout connus des étrangers, il m’a paru bon d’insérer dans cet ouvrage ce qui ne peut être omis sans faute, à savoir les traits les plus remarquables de la beauté de la ville pour ceux qui désirent la connaître ; le reste, intact et sans altération, je le laisserai de côté ; et, pour le moment présent, je ne découvrirai à mes protecteurs que les éléments principaux, en termes aussi brefs que possible.

    Prague commença d’abord à s’élever pour ainsi dire dès son berceau ; on dit que ses fondations furent posées par Libuše, la plus jeune fille de Krok, femme éminente par son esprit, sa raison, sa sagesse et son don prophétique, dont l’éclat, semblable à celui d’une gemme très noble, resplendit à travers les siècles et doit être recommandé à toute la postérité. Après avoir abattu des arbres, elle fit construire une maison de bois d’une hauteur admirable sur le mont Vyšehrad, au bord du fleuve, et y prononça des prophéties. Comme on débattait du nom à donner à la ville, elle ordonna que l’on demande au premier artisan rencontré ce qu’il faisait, et que la ville fût appelée d’après le premier mot prononcé. Interrogé, un charpentier répondit qu’il façonnait un seuil, qui se dit en bohémien « prah » ; de là fut donné le nom de « Praha », parce que beaucoup s’inclineraient devant elle, et qu’au seuil pragois même de grands monarques ennemis, blessés au pied, ont tourné le dos, comme l’attestent des faits mémorables rapportés dans les anciennes chroniques.

    Elle épousa ensuite Přemysl — simple laboureur, mais homme cultivé — afin que les sujets fussent rassemblés, accueillis et protégés ; elle favorisa cette entreprise en promettant des remises d’impôts aux citoyens bâtisseurs, d’où se développa la nation bohémienne. Plus tard, la ville fut entourée de murailles, puis agrandie et embellie par le duc Oldřich, en l’an 1108.

    Prague est la métropole du Royaume de Bohême, située en un lieu très favorable et agréable, d’une telle étendue et d’une position si avantageuse qu’elle comprend trois très vastes villes. Par la nature de son site, largement ouvert et étendu, elle se divise en Vieille Ville, Nouvelle Ville et Petite Ville, chacune ayant son propre sénat et sa propre juridiction.

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