Elisabetha Joanna Westonia (Alžběta Johana Westonia) — connue sous le nom anglais d’Elizabeth Jane Weston, et sous le surnom latin de Virgo Latina — est une poétesse de la Renaissance tardive en Bohême. Née en Angleterre vers 1581-1582 et morte à Prague en 1612, elle est souvent considérée comme l’une des premières grandes femmes de lettres tchèques.
Son histoire est étroitement liée à la cour de Rodolphe II à Prague, alors l’un des grands centres intellectuels et artistiques d’Europe. Enfant, elle quitte l’Angleterre avec sa mère et son beau-père, l’alchimiste Edward Kelley. Elle grandit donc dans l’atmosphère cosmopolite et érudite de la Bohême rudolphine.
Westonia laisse une œuvre poétique en latin, mais elle maîtrisait aussi plusieurs langues européennes, dont l’anglais, l’allemand, l’italien et peut-être le tchèque, bien que l’on ait guère de certitude sur ce point.
Elle composa des élégies, des poèmes de circonstance, des textes moraux, des poèmes adressés à des nobles ou à l’empereur, ainsi que des méditations personnelles sur la pauvreté, la fragilité du destin et la condition féminine. Son œuvre comprend les titres suivants Poemata publiés en 1602, Parthenicon, publié au début du XVIIe siècle.
Des humanistes européens admiraient son talent, et certains contemporains la comparaient aux grands poètes de son temps (voir plus loin le poème de Václav Ripa).
Sa vie fut cependant difficile. Après la disgrâce et la mort d’Edward Kelley, sa famille tombe dans la pauvreté. Westonia écrit souvent pour obtenir protection et soutien financier auprès des puissants. Ses poèmes mêlent donc érudition classique et expérience personnelle du malheur.
Elle meurt très jeune, à Prague, à 30 ans, sans doute épuisée par ses multiples couches. Elle est enterrée dans l’église Saint-Thomas de Malá Strana, où l’on peut encore voir sa pierre tombale.
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| Source : Wikipedia |
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| Pierre tombale de E. J. Weston (source Magic Bohemia) |
Pour aller plus loin :
Donald Cheney (éd.), Neo-Latin Women Writers: Elizabeth Jane Weston and Bathsua Reginald (Makin), Aldershot, Ashgate, 2000.
Marie Elisabeth Ducreux, « Une pédagogie des vertus ? La cour sainte et le prince chrétien dans les pays des Habsbourg », Acta Universitatis Carolinae – Historia Universitatis Carolinae Pragensis, 2011, vol. 50, n° 1, p. 195-215.
J. W. Evans, Rudolf II and His World: A Study in Intellectual History, 1576–1612, Oxford, Oxford University Press, 1973.
Brenda M. Hosington, « Elizabeth Jane Weston and Her Place in the Respublica Litterarum », Acta Conventus Neo-Latini Monasteriensis, Brill, 2015, p. 293-304.
Philippe Malgouyres, La Science de l’émerveillement : Artistes et intellectuels à la cour de Rodolphe II (1552-1612), Paris, Mare & Martin, 2025.
Françoise Waquet, « Qu'est-ce que la République des Lettres ? Essai de sémantique historique», Bibliothèque de l'École des chartes, 1989, t. 147, p. 473-502.
Françoise Waquet, Le latin ou l'empire d'un signe, XVIe-XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1998, 420 p.
Elizabeth Jane Weston, Collected Writings, éd. Donald Cheney et Brenda M. Hosington, Toronto, University of Toronto Press, 2000.
Les poèmes qui suivent sont extraits de :
H. Jechova-Voisine, J. Voisine, « Poésie latine en Bohême : Renaissance et Maniérisme », Cultures d’Europe Centrale, H.S. N°2, Paris, 2002,
Elisabeth Jane Weston, Westonia, selected works of Elisabeth Jane Wewton, éd. Bret Mulligan et alii, Pixelia Publishing, Stanford O.H.S., 2025.
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AD ELISABETHAM WESTONIAM, NOBILEM POETRIAM (poème de V. Ripa)
Summus ut affirmat Scaliger,
dum rexerat orbem
Caesar et Ausonias Domitianus opes,
orta
est Sulpitia de gente poëtria virgo
nomine de stirpis dicta
puella suae.
Ille hanc Sulpitiam vates superasse Latinos
Ausonii
satyras huius et esse putat.
Prima haec Romanas docuit
contendere Graiis
carmine divino, docta virago, nurus.
Nec
mirum, patria nam virgo poëmata lingua
scripserat, est patrio
res minor ore loqui.
Sic Itali, Galli, Hispani, Boiique
poëtae
dant multi patrium, rhytmica metra, melos.
At
veterum vitant vix cuiquam imitabile vatum
carmen et ignavis res
placet illa minus.
Haec aliter sentit Westonia virgo,
poëtas
illos dum superat carmine docta suo.
Plaudite,
Pierides : Sappho est si dena, sequatur
Sulpitia, at comes huic
docta Elizabeth eat.
A LA NOBLE POÉTESSE ELISABETH WESTON
Scaliger nous apprend
qu'au temps où Domitien
Gouvernait l'Ausonie et l'univers,
De
la gens Sulpitia naquit la poétesse
Qui porta le nom de cette
famille.
Elle aurait surpassé les poètes latins
Et
composé des satires latines.
Cette savante fille enseignait aux
Romaines
Par ses beaux vers, à égaler les Grecs.
Rien
d'étonnant, car elle écrivait en sa langue ;
La difficulté
est ainsi moins grande.
C'est ainsi qu'Italiens, Gaulois,
Espagnols, Tchèques,
Composent dans leur parler national.
Mais
emprunter en vers la langue des anciens,
N'attire pas les
esprits paresseux.
Tandis que par son chant la docte
Westonia
Surpasse les poètes de jadis.
Muses, applaudissez
! Sapho vienne dixième ;
Puis Sulpitia, avec Elisabeth. (Traduction :
Jacques Voisine)
Josepho Scaligero
Elisabetha Ioanna Westonia
Illustris et generose domine,
Quantus fuerit pater tuus, quantum te admirentur omnes eruditi, ex Iusti Lipsii viri incomparabilis testimonio et epistolis vestraque virtute toti innotuit orbi. Quapropter me Scaligeri nominis amantem et studiosam semper fuisse et futuram scias. Tanta enim vis est virtutis, ut absentes etiam de facie nobis ignotos diligamus et veneremur.
Quid autem nunc dicam aut faciam, me favore tuo quod dignam iudices, idque doctissimis ad me litteris confirmes? Ferrea sim et omnis humanitatis expers, nisi manui tuae centum feram oscula, tibi gratias immensas agam, et, cum antea videar dilexisse, nunc qua me decet reverentia te amem et colam.
Unicum ad te magnopere contendens, ut parcior in me laudanda posthac sis. Georgius enim Martinus a Baldhofen, nescio quo raptus oestro, pluris me meaque habet ac ego agnosco. Iudicium quidem tuum grata mente veneror, sed nosti mores et saeculum. Enitar tamen, quantum in me erit, ut quae mihi a te tuique similibus tributa sunt, pietate, virtute et industria consequar, augeam et conservem.
Interim ut Westoniae favere pergas animatus rogo. Illa te, licet terrarum spatio disiunctum, colet ut praesentem.
Dabantur ex aedibus Pisnitianis, XVI Kal. Ian. MDCIII.
À Joseph Scaliger
Élisabeth Jeanne Weston
Très illustre et noble seigneur,
La grandeur de votre père et l’admiration que vous portent tous les savants sont désormais connues du monde entier, grâce au témoignage du très remarquable Juste Lipse, à votre correspondance et à votre propre mérite. Sachez donc que j’ai toujours aimé et admiré le nom des Scaliger, et que je continuerai de le faire. Telle est en effet la puissance de la vertu que nous aimons et vénérons même des personnes absentes, que nous ne connaissons pas de vue.
Que puis-je maintenant dire ou faire, lorsque vous me jugez digne de votre faveur et que vous me le confirmez par une lettre adressée à moi avec tant d’érudition ? Je serais de fer et dépourvue de toute humanité si je ne couvrais pas votre main de cent baisers, si je ne vous rendais pas d’immenses actions de grâce, et si, après avoir semblé jusqu’ici vous aimer, je ne vous aimais et ne vous honorais désormais avec toute la révérence qui vous est due.
Je n’ai qu’une seule requête à vous adresser avec insistance : à l’avenir, soyez plus mesuré dans les éloges que vous me prodiguez. Car Georges Martin de Baldhofen, entraîné je ne sais par quel enthousiasme, fait de moi et de mes écrits bien plus de cas que je n’en reconnais moi-même. J’accueille certes votre jugement avec une reconnaissance respectueuse, mais vous connaissez les mœurs de notre temps et du siècle présent. Je m’efforcerai cependant, autant qu’il dépendra de moi, de mériter, d’accroître et de conserver par ma piété, ma vertu et mon travail les qualités que vous et d’autres hommes de votre valeur m’avez attribuées.
En attendant, je vous prie de continuer à témoigner votre bienveillance à Westonia. Bien que séparée de vous par l’étendue des terres, elle vous honorera comme si vous étiez présent.
Écrit de la maison des Pisnitz, le seizième jour avant les calendes de janvier 1603
(le 17 décembre 1602).
DE INUNDATIONE PRAGAE
Evocat
iratos caeli inclementia ventos
imbreque continuo nubila mixta
madent.
Molda tumet multum vehemens pluvialibus undis
prorumpens
ripis impetuosa suis
largaque per latos diffundit flumina
campos
et rapidus siccos proluit amnis agros.
Spumosus
verrit per praeceps omnia gurges
et misere insanis cuncta
feruntur aquis.
Hinc seges, hinc fructus distracti fluctibus
undant,
inde vir inde thorus faeminaque inde natat.
Cerne
trabes, pinus et tecta natantia cerne,
volvuntur rapidis
prodigiosa vadis.
Septa procelloso late stant gurgite mersa,
sic
alto pereunt omnia mersa mari.
Cymba forum sulcat, piscis
delubra deorum
contemerat, refugis fluctibus ara madet.
Astant
attonitae, sed veste liquente catervae
insuetisque dolent cuncta
perire malis.
Talis erat facies furibundum cernere Moldam
et
similes undae Deucalionis erant.
Tu, qui monstra freti rabidosve
domare furores,
Iova (sic!), potes, nutu tot mala merge tuo !
L'INONDATION
DE PRAGUE
L'hostilité du ciel a déchaîné les vents,
Et
les nuages regorgent de pluie.
La Moldau s'enfle sous l'afflux
de ce déluge
Et violente elle envahit ses rives,
Étalant
au loin ses flots par la plaine,
Noyant les champs sous son
courant rapide.
Un tourbillon d'écume entraîne vers
l'abîme
Tout ce que rencontre l'onde en folie.
Cultures et
moissons voguent au gré des flots.
Ici nage un lit, un homme,
une femme.
Ailleurs, vois, c'est un pin, une poutre ou un
toit,
Tournoyant, ô prodige, sur les ondes.
Là de vastes
enclos surgissent des remous;
Tout périt, submergé par cette
mer.
Sur la place, un canot; des poissons dans les temples,
Et
l'autel inondé des flots errants.
Des groupes stupéfaits, les
vêtements trempés,
Pleurent leurs biens perdus dans le
désastre.
Ce spectacle qu'offrait la Moldau déchaînée
Evoquait
les temps de Deucalion.
Toi qui peux, Jupiter, dompter les flots
marins,
D'un signe, engloutis toutes ces misères ! (Traduction Jacques Voisine)
(D'autres poèmes sur la page dédiée).







