De miseria humana

Le De miseria humana de Bohuslav Hasištejnský z Lobkovic est un remarquable exemple de la longue tradition antique et chrétienne d'écrits traitant de la fragilité humaine. 

Cette humaine misère n'est pas que physique, ou matérielle : l'auteur démontre qu'elle est aussi sociale, psychologique, morale.

Dès la naissance, le bébé est ontologiquement, pour cause de péché originel,  condamné à la souffrance, à la fragilité. Enfant, il dépend d'autrui et découvre l'injustice ; les passions s'emparent de lui à l'adolescence ; à l'âge adulte il connaît guerres, mensonges, corruption, vols ; la vieillesse est le temps du naufrage physique et de la désillusion. Tous, hommes de guerre, politiciens, commerçants, agriculteurs et même scientifiques et savants  sont victimes des calamités qu'énumère l'auteur. La vraie vie heureuse n'est pas de ce monde, et seule l'âme peut être récompensée par la béatitude de la vie immortelle en Dieu. 

A l'appui de son propos, en vrai humaniste chrétien Bohuslav Hasištejnský z Lobkovic use de l'autorité des classiques, de la Bible et des pères de l'Eglise.  Citons, pour la première catégorie : Pline l'Ancien, Plaute, Platon, Aristote, Horace, Juvénal, Virgile, Homère, Hérodote, Thucydide, Lucrèce, Tite Live, Plutarque, Valère Maxime, Hésiode. Les auteurs chrétiens sont moins nombreux : Paul de Tarse, Augustin d'Hippone, Jérôme de Stridon, Eusèbe de Césarée, Origène. 

L'originalité de ce texte ne réside ni dans son sujet, maintes fois traité, ni dans sa structure générale reprise du De Contemptu Mundi d'Innocent III ; il faut la chercher dans le catalogue chronologique des souffrances humaines, et surtout dans l'élégance d'un latin rhétorique particulièrement riche. Le pathos se déploie à l'aide d'anaphores, de parataxe et d'hypotaxe, dans des phrases usant des tons  pathétique, ironique et satirique. Enfin, pour finir d'emporter la conviction du lecteur, l'auteur use d'énumérations, d'hyperboles, de comparaisons, d'allusions, d'oppositions dialectiques. 

Sources du texte : Ryba, B. (éd.) Bohuslaus Hassensteinius baro a Lobkowicz, Scripta moralia. Oratio ad Argentinses. Mémoire d'Alexandri de Imola, Lipsiae 1937 ; 

https://sources.cms.flu.cas.cz/src/index.php?s=v&bookid=1186&page=13

                                            La misère (Jules Desbois, Musée d'Orsay)

DE MISERIA HUMANA

De miseriis calamitatibusque humanis scribere mihi instituenti commodissimum videtur ab ortu nativitateque ordiri. Neque enim consilium est originis nostrae processus conceptumque memorare, cuius profecto tanta foeditas est, ut Plinius, vir doctissimus, non immerito dementiam eorum admiretur, qui ab huiusmodi initiis se ad superbiam genitos putant. Natus homo a fletu statim vagituque vitam auspicatur ; quod enim Zoroastrem Bactrianorum regem eadem, qua genitus est, die risisse perhibent, adeo rarum est, ut in portentis habeatur. Excipiunt deinde vincula manuum pedumque. Et cum natura ceteris animantibus dederit, ut in lucem edita statim, quae his conducunt, intelligant et adversa reformident, homo, qui se animalium nobilissimum existimat, nihil horum penitus novit. Sed neque ingredi cibumve sumere absque institutione et disciplina scit, moriturus certe quamprimum, nisi illius imbecillitas aliena ope sustentaretur. 

En entreprenant d’écrire sur les misères et les calamités humaines, il me semble opportun de commencer par la naissance. Il n’est nullement utile de rappeler le processus de notre origine et de notre conception, tant cette dernière est hideuse ; aussi Pline, homme très savant, s’émerveille-t-il à juste titre de la folie de ceux qui s’imaginent être nés pour l’orgueil à partir de tels commencements. L’homme, à peine né, inaugure sa vie par des pleurs et des cris ; car ce que l’on raconte de Zoroastre, roi des Bactriens, qu’il aurait ri le jour même de sa naissance, est si rare qu’on le considère comme un prodige. Viennent ensuite les liens qui entravent ses mains et ses pieds. Et tandis que la nature a donné aux autres animaux d’instinct la faculté, dès leur venue au jour, de reconnaître ce qui leur est utile et de craindre ce qui leur nuit, l’homme, qui se croit le plus noble des animaux, ne sait rien de tout cela. Il ne sait ni marcher ni prendre sa nourriture sans enseignement ni discipline, et il mourrait rapidement si sa faiblesse n’était soutenue par l’aide d’autrui. 

Postquam autem pedes solidius stabiliusque figere et linguam balbutientem in sermonem clarum formare coepit, quottidianas cum coaetaneis rixas iurgiaque exercet, dum et eos offendit et se ab eis offensum queritur. Haec autem omnis contentio est solum de crepundiis, nucibus, crepitaculis turbinibusque, ut pueriles hae querelae non tantum alienis, sed ipsis parentibus molestae fastidioque plenae sint. Affligitur interim ferulis scuticisque et mortuos, ut loquitur Plautus, incursat boves. Si vultum pudore demiserit tacueritque, pudor silentiumque suum, quasi sint indicia animi minime generosi, reprehenduntur. Sin autem quid liberius petulantiusque protulerit, notatur in eo licentia verborum et libertas immodestiae adscribitur, quodque multo prudentioribus dictum impune esset, id pueris, qui venia digniores erant, dixisse fraudi est. Ad alterius arbitrium comedunt bibuntque. Nunquam, quando volunt, dormiunt vigilantque, sed cum is, cuius curae potestatique commissi sunt, iubet. Si quando se voluptati tradere et venari, piscari aucuparique ceterisque id genus exercitationibus animos laxare cupiunt, arcentur ab omnibus, quasi neque aquarum pericula neque silvarum latrocinia cavere didicerint. Accidit etiam saepe, ut non ob culpam verbera luant, sed ut magistrorum irae satisfaciant saevitiamque expleant. Sunt enim plerique ex eo numero adeo stulti, ut convicio iniuriaque lacessiti non in auctores iniuriae, sed in pueros bilem conceptam evomant. Non sum equidem tam imperitus rerum humanarum, ut aetati tenerae nimium indulgendum arbitrer, sed doleo querorque eo nos sive fato quodam sive, ut christiane loquar, primi praevaricatione parentis redactos, ut sine huiusmodi afflictionibus ad virtutis frugem pervenire non possimus. 

Quand pourtant il commence à affermir plus solidement ses pas et à former d’une langue balbutiante un langage clair, il s’adonne chaque jour à des querelles et disputes avec ses camarades du même âge : il les offense et se plaint d’être offensé par eux. Et tous ces conflits ne portent que sur des hochets, des noix, des crécelles ou des toupies, de sorte que ces plaintes enfantines deviennent fastidieuses et pénibles non seulement pour les étrangers mais même pour leurs parents. Entre-temps, il est accablé de verges et de fouets et « charge les bœufs morts », comme dit Plaute. S’il baisse le regard par pudeur et se tait, sa réserve et son silence, comme indices d’un esprit peu généreux, sont blâmés. Mais si, au contraire, il laisse échapper quelque parole un peu trop libre ou impertinente, on note chez lui une licence de langage et une liberté imputée à l’impudence ; et ce qui aurait été dit impunément par des hommes beaucoup plus prudents, est reproché aux enfants, qui pourtant sont plus dignes d’indulgence. Ils mangent et boivent selon le vouloir d’autrui. Jamais ils ne dorment ni ne veillent quand ils le souhaitent, mais quand l’ordonne la personne à la garde et au pouvoir de laquelle ils ont été livrés. S’ils veulent parfois s’adonner au plaisir, chasser, pêcher, prendre des oiseaux et se détendre l’esprit par toutes sortes d’exercices semblables, on les en empêche, comme s’ils n’avaient appris à se garder ni des dangers de l’eau ni des brigands des forêts. Il arrive même souvent qu’ils soient frappés non par faute, mais pour satisfaire la colère des maîtres et assouvir leur cruauté. Beaucoup de ces derniers sont en effet si stupides, que, irrités par une injure ou un affront, ils ne s’en prennent pas aux auteurs de l’injure, mais déversent leur bile sur les enfants. Je ne suis pas, pour ma part, si ignorant des choses humaines que je croie qu’il faille trop complaire à un âge tendre, mais je déplore et je dénonce ce fait : que nous soyons réduits, soit par une certaine fatalité, soit, pour parler chrétiennement, par la transgression de notre premier père, à ne pouvoir arriver aux fruits de la vertu sans de telles afflictions. 

Progressi in adolescentiam et famosum illud Pythagorae bivium, magna ex parte voluptates deliciasque sectantur. Quorum si qui ad amores Veneremque se transferunt, gemunt ante fores puellarum, suspirant lamentanturque, dies noctesque insomnes ducunt. Si amica parumper arriserit, efferuntur gaudio futili inanique laetitia deliquescunt, quasi plane optime felicissimeque cum eis agatur. Si subtristem vultum ostenderit, adeo franguntur animo, ut vitam sibi acerbam intolerabilemque existiment. Nulla his constantia, nulla compositio morum est. Incedunt nonnunquam pallida facie, promissa barba, habitu sordido ; rursus autem coronantur rosis et comam aut in gradus frangunt aut calamistris inurunt atque in tantum effeminantur, ut eas, quas amant, immundiciis superent, negligunt famam, amicos recta monentes hostiliter persequuntur. Et quamvis infinita illis pericula immineant, adeo tamen caeci improvidique sunt, ut omnia contemnant et, quocunque libido ducit, praecipites eant. Omnis eorum cogitatio circa puellas versatur : de his somniant, has expetunt et omnes suas curas sollicitudinesque in his defigunt et collocant. Ad harum nomen aspectumque subinde et pallent et erubescunt atque, ut eleganter dictum est, in alieno vivunt corpore, in suo mortui sunt. Hos profecto nisi miserrimos dixerimus, vereor, ne plus illis, qui amant, insanire videamur. Multi etiam ex his, dum non tantum ipsi sumptuose vivunt, sed etiam puellis gemmas, aurum, sericum et sumptus ceteros subministrant, amplissima patrimonia dissipaverunt, et qui antea plurimi existimati sunt, opibus consumptis omnibus despectui ludibrioque fuerunt. Unde desperatio nata est, ex qua deinde maxima atrocissimaque scelera profluxerunt.  

Parvenus à l’adolescence et à ce célèbre carrefour de Pythagore, ils se mettent pour la plupart à rechercher les plaisirs et les délices. Parmi eux, ceux qui se tournent vers l’amour et vers Vénus gémissent devant la porte des jeunes filles, soupirent et se lamentent, et passent leurs jours et leurs nuits sans dormir. Si leur bien-aimée leur adresse un léger sourire, ils sont transportés d’une joie frivole et se fondent dans un bonheur vain, comme si tout allait pour eux de la manière la meilleure et la plus heureuse. Mais si elle montre un visage un peu triste, ils sont si brisés dans leur esprit qu’ils estiment leur vie amère et insupportable. Il n’y a chez eux aucune constance, aucune règle de conduite. Parfois ils marchent le visage pâle, la barbe laissée pousser, vêtus de façon négligée ; puis, au contraire, ils se couronnent de roses et arrangent leurs cheveux en boucles ou les frisent au fer, et ils deviennent à ce point efféminés qu’ils surpassent même, par leur manque de propreté, les femmes qu’ils aiment. Ils négligent leur réputation, et poursuivent avec hostilité les amis qui les avertissent avec droiture. Et bien que d’innombrables dangers les menacent, ils sont pourtant si aveugles et imprévoyants qu’ils méprisent tout et se précipitent partout où le désir les entraîne. Toute leur pensée tourne autour des jeunes filles : ils rêvent d’elles, les désirent, et fixent et placent en elles toutes leurs préoccupations et leurs inquiétudes. Au nom ou à la vue de celles-ci, ils pâlissent ou rougissent tour à tour, et, comme on l’a dit avec élégance, ils vivent dans le corps d’autrui et sont morts dans le leur. Si nous ne les appelions pas véritablement très misérables, je crains que nous paraissions plus fous que ceux qui aiment. Beaucoup d’entre eux aussi, non seulement vivent eux-mêmes dans le luxe, mais fournissent encore aux jeunes filles des pierres précieuses, de l’or, de la soie et d’autres dépenses ; ils ont dissipé d’immenses patrimoines, et ceux qui auparavant étaient tenus en très haute estime, une fois toutes leurs richesses consumées, sont devenus objets de mépris et de moquerie. De là est née la désespérance, d’où ont ensuite jailli les crimes les plus grands et les plus atroces.

Late hoc loco vagari possem et omnes veterum comoedias fabulasque repetere innumerisque confirmare ea, quae locutus sum, exemplis. Possem itidem referre, quot caedibus incendiisque pestiferae hae cupiditates humanum genus saepenumero involverint, quot urbes nationesque perdiderint. Sed alio nostra festinat oratio neque etiam ullum arbitror, apud quem haec dubia sint.


Je pourrais ici m’étendre longuement et rappeler toutes les comédies et les fables des anciens, et confirmer par d’innombrables exemples ce que j’ai dit. Je pourrais aussi rapporter combien de meurtres et d’incendies ces passions funestes ont souvent entraîné le genre humain, combien de villes et de peuples elles ont détruits. Mais mon discours se hâte vers un autre sujet, et je ne pense pas non plus qu’il y ait quelqu’un pour qui ces choses soient douteuses.

Continuabitur(sur la page dédiée) 

Un guide touristique du XVIIème siècle

C'est en lisant l'ouvrage d'Ève Menk -Bertrand : L’image de Vienne et de Prague à l’époque baroque (1650-1740). Essai d’histoire des représentations. Collection « Les Mondes germaniques », Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2008, que j'ai découvert ce long texte latin.

Rédigé au XVIIème siècle par un auteur dont nous ne connaissons que le nom, Martinus Czabanius Mitczinenus,  la Descriptio honorificentissima nobilissimae atque amplissimae regiae urbis pragensis, Metropolis totius Bohemiaeest une sorte de guide décrivant la ville de Prague au XVIIème siècle. 

Le texte  est repris depuis le site Česká digitální knihovna (https://www.digitalniknihovna.cz/cdk) qui diffuse les pages scannées de l'édition de 1652. 

               Vue sur Prague depuis la tour d'observation de la colline de Petrin DaLiu-iStock


 Urbem Pragensem describere non erat meum propositum, sed cum sit omnibus subditis amabilis et gratiosus Sacrae Caesareae Regiaeque Maiestatis, cum Serenissimae Reginae adventus, qui ad salutem totius inclyti Regni Bohemiae spectat, situsque non omnibus usquequaque peregrinis notus sit, placuit praestantiora, quae sine fraude omitti non possint, nempe : Urbis pulchritudinem scire cupientibus hoc meo operi inserere; alia, quae intacta ac illibata, relinquere ; tantum maiora ad praesens tempus, quam brevissimis passibus, patronis patefacere.

Praga primum velut a suis cunabulis assurgere coepit, cuius fundamenta dicitur iecisse Lybussa, iunior Croci filia, ingenio, ratione, sapientia, spiritu vatidaco excellentissima, cuius splendor velut nobilissimae gemmae per tot saeculorum saecula aetatesque lucet, omnibusque posteris commendata esse debeat. Quae excisis arboribus domum ligneam mirae altitudinis in monte Wissegrad ad fluvium aedificavit, vaticinia edidit ; de cuius nomine cum disceptaretur, iussit ex artificibus qui primus occurreret rogari quid ageret ? ac ex primo verbo vocari urbem. Interrogatus faber lignarius limen se agere dixit, quod Bohemice prah dicitur ; inde nomen inditum Praha est, quod multi coram ea caput inclinaturi essent, nempe Pragensi limine etiam magnos hostiles monarchas laeso pede terga vertisse, prout acta memorabiliora in historiis antiquis exposita testantur. Haec Primislao (aratore quidem sed culto viro) nupsit, ut possint disseminari subditi, recipi, foveri, promissa ad eam rem census remissione, aedificantibus civibus, a quibus gens Bohemicae nationis pullulavit. Deinde muro cincta tandem amplificata et ornata est a Duce Udalrico, anno 1108. Est autem Praga Regni Bohemiae metropolis, loco percommodo et amoeno sita, tanta magnitudine, tanta opportunitate loci, ut tres amplissimas civitates complectatur. Natura suis partibus longiusque laxa et amplificata, in Veterem, Novam et Parvam, harum unaquaeque suum habet senatum et iurisdictionem.

    Décrire la ville de Prague n’était pas mon propos ; mais comme elle est aimable et chère à tous les sujets de la Sacrée Majesté Impériale et Royale, et puisque l’arrivée de la Sérénissime Reine, qui concerne le salut de tout l’illustre Royaume de Bohême, ainsi que la situation des lieux ne sont pas partout connus des étrangers, il m’a paru bon d’insérer dans cet ouvrage ce qui ne peut être omis sans faute, à savoir les traits les plus remarquables de la beauté de la ville pour ceux qui désirent la connaître ; le reste, intact et sans altération, je le laisserai de côté ; et, pour le moment présent, je ne découvrirai à mes protecteurs que les éléments principaux, en termes aussi brefs que possible.

    Prague commença d’abord à s’élever pour ainsi dire dès son berceau ; on dit que ses fondations furent posées par Libuše, la plus jeune fille de Krok, femme éminente par son esprit, sa raison, sa sagesse et son don prophétique, dont l’éclat, semblable à celui d’une gemme très noble, resplendit à travers les siècles et doit être recommandé à toute la postérité. Après avoir abattu des arbres, elle fit construire une maison de bois d’une hauteur admirable sur le mont Vyšehrad, au bord du fleuve, et y prononça des prophéties. Comme on débattait du nom à donner à la ville, elle ordonna que l’on demande au premier artisan rencontré ce qu’il faisait, et que la ville fût appelée d’après le premier mot prononcé. Interrogé, un charpentier répondit qu’il façonnait un seuil, qui se dit en bohémien « prah » ; de là fut donné le nom de « Praha », parce que beaucoup s’inclineraient devant elle, et qu’au seuil pragois même de grands monarques ennemis, blessés au pied, ont tourné le dos, comme l’attestent des faits mémorables rapportés dans les anciennes chroniques.

    Elle épousa ensuite Přemysl — simple laboureur, mais homme cultivé — afin que les sujets fussent rassemblés, accueillis et protégés ; elle favorisa cette entreprise en promettant des remises d’impôts aux citoyens bâtisseurs, d’où se développa la nation bohémienne. Plus tard, la ville fut entourée de murailles, puis agrandie et embellie par le duc Oldřich, en l’an 1108.

    Prague est la métropole du Royaume de Bohême, située en un lieu très favorable et agréable, d’une telle étendue et d’une position si avantageuse qu’elle comprend trois très vastes villes. Par la nature de son site, largement ouvert et étendu, elle se divise en Vieille Ville, Nouvelle Ville et Petite Ville, chacune ayant son propre sénat et sa propre juridiction.

Suite du texte sur la page dédiée

La Chronique de François de Prague (XIVe siècle)

František Pražský est un écrivain dont la vie nous est presque complètement inconnue. On ne sait où il naquit, et ses dates sont imprécises (vers 1290, vers 1360). Il fut membre du clergé de la cathédrale Saint Guy de Prague, étudia probablement à Prague, voyagea et étudia à Rome dans les années 1320. L’évêque Jean IV de Dražice le chargea de continuer l’écriture des Chronica Bohemorum. František Pražský s’acquitta de sa tâche en s’inspirant de Chroniques antérieurs, notamment celle de Pierre de Zittau et de Zbraslav, pour la période allant jusqu’en 1343 ; puis, il rédigea la décade 1343-1353.




Les critiques furent souvent sévères et injustes envers František Pražský. Son oeuvre est certes une commande, dédiée à l’évêque et au roi Charles IV, mais elle est plus complexe et plus riche qu’il n’y paraît. Les extraits que nous avons choisis éclairent les arrière-plans politiques et idéologiques de l’époque, mais aussi l’usage religieux et moral que son temps faisait de la science, en particulier l’astronomie.

Toutes ces pages sont extraites du livre III de la Chronique, et concernent les débuts du règne de Charles IV, de la mort du roi Jean son père à la mort de la reine Blanche de Valois. 

Edition utilisée  : Edition utilisée  : Fontes rerum Bohemicarum (Prameny dějin českých), Nová řada I. díl. Ed. Jana Zachová, Praha 1997. 

Dans ce chapitre XI l'auteur installe un des thèmes favoris du livre III : à l'ancien Roi Jean IV que tout désigne comme incompétent (sa violence, sa cécité, les phénomènes atmosphériques …) va enfin succéder un nouveau roi, le futur Charles IV. Plus qu’un texte historique, la chronique médiévale est souvent une prise de position morale, ou moralisante la distinction n’ayant pas de sens à l’époque. A noter le départ de Jean IV, parti prêter main forte aux Français dans la Guerre de Cent ans. 

 Qualiter rex Boemie Prusiam secunda vice iverit et de coronacione nove regine.

Anno Domini MCCCXXXVII° rex Boemie mitigata cum ducibus Austrie discordia dampnosa de Praga cum suo filio primogenito exiens Wratyslaviam venit, ubi a populo pecunia magna graviter extorta et recepta et copiosa principum et nobilium multitudine de diversis terris congregata cum direccione fratrum Cruciferorum de domo Theutonica in Prusiam processit contra Litwanos viriliter pugnaturus. Et quia yemis lenitas non permisit aquas congelari et paludes, igitur frustratie spe belli ex aeris qualitate, non magna adepta utilitate ad propria redierunt. Verumtamen Henricus, dux Bauarie, gener regis, cum aminiculo principum aliorum municionem bonam cum fossatis in terminis paganorum potenter construxit, in qua milites et viros strenuos ad duos annos preparatis necessariis collocavit, ut ipsos frequenter infestarent et in futuro christianis venientibus aditum prepararent. Reversus vero rex passus est oculorum defectum, querens auxilium medicorum ab uno Gallico et altero de Arabia pagano, est per medicinas eorum excecatus : Gallicus fuit insaccatus et submersus, alteri idem factum fuisset, sed per regem prius fuit assecuratus.

Hoc anno XIII Kalendas Marcii Lune fuit eclipsis.

Eodem tempore Beatrix, nova regina, Prage peperit filium suum primogenitum et baptisatus fuit Wenceslaus vocatus. Et multi prefatam reginam non diligebant.

Et eodem anno XV Kalendas Iunii dicta regina in ecclesia Pragensi a prefato domino Iohanne episcopo eiusdem ecclesie, cum tanta celebri solempnitate sicut in coronacionibus fieri consuevit, corona regni Boemie coronatur sine corona et absque regalibus ornamentis rege in divinis assistente. Subsequitur post hoc officium Prage convivium sumptibus moderatum. Et omnis populus plus letatur de huius regine recessu quam eius adventu, nam in ipsius presencia aliquociens civitas Pragensis in partibus diversis fuit concremata et alia multa adversa fuerunt perpetrata, que propter dictam reginam facta fuisse omnia asserebant. Unde in recessu ipsius post ipsam clamantes eam maledicebant, et omnes plus salutem et prospera optantes domine Blancze marchionisse.

Et quia dicit auctoritas : Qui sibi nequam, cui bonus ?, ipse rex in malicia radicatus et falsa opinione deceptus, ne primogenitus filius suus ipsum in regno impediret, pluries ipsum misit contra paganos et contra alios principes sibi adversantes pugnaturum, favens sibi de vita sicut quondam rex David Urie. Et quia dominus marchio prefatus nil penitus de pecunia prohibente patre de regno Boemie percepit, solo sine re titulo fretus, cogitur a Venetiis et ab aliis civitatibus Lombardie stipendia recipere militaria et sibi sueque familie ex hoc de necessitatibus providere. Et licet paterna caruerit promocione, tamen ab aliis munera copiosa obtinuit tam temporalis quam spiritualis benediccionis in tantum, quod omnis qui eum noscit, nacio benedicit. Pater vero eius propter plurima acta nepharia malediccionem incurrebat.

Eodem anno mense Iulio stella comata, que dicitur cometa, in plaga septemtrionali prope polum apparuit arcticum, que plus quam per mensem duravit. Quam stellam precesserat siccitas et calliditas destruens fere omnes segetes et herbas, subsequitur quoque inopia bladi et vini in multis terris.

Eodem tempore Philippus, rex Francie, nunciis et litteris bellum futurum adversus regem Anglie regi Boemie intimavit, asserens se ipsius presencia plurimum indigere. Qui prius cum Luduico Bavaro tribus diebus colloquio habito ad regem Francie pervenit cum eo contra predictum regem pugnaturus. Luduicus vero Bavarus regi Anglie auxilium proposuit afferre, unde in tota Franconia et in terris adiacentibus gens contra gentem surrexit. Benedictus vero papa misit a latere duos cardinales, ut inter predictos reges concordiam ordinarent. Hiis temporibus propter grave et intollerabile iugum, quod rex Boemie propter frequentes exacciones civitatibus et monasteriis prius imposuit et absens imponere non desistit, religiosorum ac civium universorum viluit et destructus est status et fere usque ad ultimum exterminium pervenit.

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Chapitre XI

Comment le roi de Bohême alla pour la seconde fois en Prusse et de la couronnement de la nouvelle reine

L’an du Seigneur 1337, le roi de Bohême, après avoir apaisé avec les ducs d’Autriche un conflit dommageable, quitta Prague avec son fils aîné et se rendit à Wrocław. Là, une grande somme d’argent fut durement soutirée au peuple et perçue, et une nombreuse multitude de princes et de nobles, rassemblés de diverses terres, se joignit à lui. Sous la conduite des frères Croisés de la maison Teutonique, il s’avança en Prusse, décidé à combattre vaillamment les Lituaniens.

Mais comme la douceur de l’hiver n’avait pas permis aux eaux et aux marais de geler, leurs espérances de guerre furent déçues par les conditions climatiques ; ainsi, n’ayant obtenu que peu d’avantages, ils retournèrent dans leurs pays.

Toutefois, Henri, duc de Bavière, gendre du roi, avec l’aide d’autres princes, construisit puissamment une bonne forteresse avec des fossés sur les frontières des païens. Il y plaça pour deux ans des chevaliers et des hommes vaillants, pourvus des choses nécessaires, afin de les harceler fréquemment et de préparer à l’avenir un accès aux chrétiens qui viendraient.

De retour, le roi fut frappé d’une affection des yeux. Cherchant l’aide des médecins, l’un français et l’autre païen d’Arabie, il fut rendu aveugle par leurs remèdes. Le Français fut cousu dans un sac et noyé ; le même sort aurait été réservé à l’autre, mais il avait auparavant été mis en sûreté par le roi.

Cette année-là, le treizième jour avant les calendes de mars, il y eut une éclipse de lune.

Au même moment, Béatrice, la nouvelle reine, enfanta à Prague son fils aîné, qui fut baptisé et nommé Venceslas. Et beaucoup n’aimaient pas la reine .

Et la même année, le quinzième jour avant les calendes de juin, ladite reine fut couronnée dans l’église de Prague par le seigneur Jean, évêque de cette même église, avec une solennité aussi grande que celle qui se pratique d’ordinaire lors des couronnements. Elle fut couronnée de la couronne du royaume de Bohême sans porter la couronne et sans les ornements royaux, tandis que le roi assistait aux offices divins.

Après cette cérémonie, un banquet eut lieu à Prague, d’un faste modéré. Et tout le peuple se réjouit davantage du départ de cette reine que de son arrivée, car durant sa présence la ville de Prague fut, à plusieurs reprises, incendiée en divers quartiers, et bien d’autres malheurs furent commis, que l’on affirmait tous avoir été causés à cause de ladite reine. Aussi, lors de son départ, ceux qui la suivaient en criant la maudissaient, et tous souhaitaient plutôt salut et prospérité à dame Blanche la margravine.

Et parce que l’autorité dit : « Celui qui est mauvais pour lui-même, pour qui serait-il bon ? », le roi lui-même, enraciné dans la malice et trompé par une opinion fausse, de peur que son fils aîné ne lui fasse obstacle dans le royaume, l’envoya à plusieurs reprises combattre tant contre les païens que contre d’autres princes qui lui étaient opposés, favorisant son maintien en vie comme jadis le roi David celui d’Urie. Et puisque ledit seigneur margrave ne reçut absolument aucun argent du royaume de Bohême, son père l’en empêchant, ne s’appuyant que sur son seul titre sans revenus, il fut contraint de recevoir des soldes militaires de Venise et d’autres cités de Lombardie, et de pourvoir par ce moyen aux nécessités de sa vie et de celle de sa famille.

Et bien qu’il fût privé de toute promotion paternelle, il reçut cependant de la part d’autres des dons abondants, tant de bénédictions temporelles que spirituelles, à tel point que quiconque le connaît bénit sa lignée. Son père, au contraire, à cause de nombreux actes scélérats, encourait la malédiction.

La même année, au mois de juillet, une étoile chevelue, appelée comète, apparut dans la région septentrionale, près du pôle arctique, et dura plus d’un mois. Cette étoile avait été précédée d’une sécheresse et d’une chaleur accablante qui détruisirent presque toutes les récoltes et les herbes ; elle fut suivie aussi d’une pénurie de blé et de vin dans de nombreuses terres.

Au même moment, Philippe, roi de France, par des messagers et des lettres, notifia au roi de Bohême la guerre prochaine contre le roi d’Angleterre, affirmant avoir grand besoin de sa présence. Celui-ci, après avoir tenu auparavant une entrevue de trois jours avec Louis de Bavière, rejoignit le roi de France pour combattre avec lui contre ledit roi. Louis de Bavière, quant à lui, proposa d’apporter son aide au roi d’Angleterre ; de là naquit, dans toute la Franconie et les territoires voisins, un soulèvement d’un peuple contre un autre.

Le pape Benoît, pour sa part, envoya deux cardinaux comme légats, afin d’établir la concorde entre les rois. En ces temps-là, à cause du joug lourd et intolérable que le roi de Bohême, par ses exactions fréquentes, avait d’abord imposé aux villes et aux monastères, et qu’il ne cessa pas d’imposer même en son absence, la condition de tous — religieux comme citoyens — fut rabaissée et ruinée, et l’on en vint presque à un anéantissement total. 

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